KONRAD WITZ
Par Gwilherm Perthuis
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Ce blog est consacré à l'oeuvre de l'artiste suisse Konrad Witz, ainsi qu'à la peinture de son époque. Witz est un artiste suisse originaire de souabe (1400?-1445?). Il a fait l'objet d'un travail de recherche de master 1 durant l'année universitaire 2005-2006. Souvent abordé par les historiens de l'art pour des questions d'attributions, il s'agissait de renouveller l'approche du sujet en créant des outils d'analyse articulés autour de la question de l'excentricité en peinture et de l'humour dans l'art de KW. Alors qu'il est souvent classé parmis les artistes médiévaux, il semblait nécessaire de se demander de quelle manière Witz touche la modernité, et avec quels moyens il y pénètre. Des motifs ironiques ou humoristiques ont été relevés dans la peinture de Konrad Witz et interprétés dans l'optique de reconsidérer la peinture du maître bâlois.
Nous souhaitons proposer dans ces pages, des éléments relatifs à l'oeuvre de Konrad Witz (articles, notes, images, documents, mémoires...) afin de constituer une masse d'information sur l'artiste. Nous attendons également la réaction du public aux informations présentées, ainsi que les réactions des spécialistes qui s'intéressent à la peinture de Witz ou à ses contemporains.
Gwilherm Perthuis
historien de l'art
université de Lyon
Un panneau fragmentaire du Musée d’Annecy :
L’œuvre de Konrad Witz pose de nombreux problèmes d’attributions qui nous semblent délicats à aborder pour des raisons méthodologiques. Les hypothèses avancées par les historiens reposent souvent sur des analogies iconographiques ou formelles qui peuvent être réfutées. Les sources premières sont rares et ne renseignent que de manière indirecte sur les commandes.
Pour conclure notre étude, principalement axée sur les originalités iconographiques des œuvres attribuées avec certitude à Konrad Witz, nous souhaitons présenter un panneau fragmentaire conservé au Musée d’Annecy qui fut longtemps attribué de manière abusive à l’artiste bâlois. Cette étude de cas nous permettra de prolonger nos réflexions sur la peinture witzienne, en particulier par rapport à la diffusion des modèles.
Notice de l’œuvre :
La notice que nous proposons repose sur des recherches personnelles en cours. Le musée d’Annecy attribuait encore en septembre 2005 le panneau à Konrad Witz. La nouvelle attachée de conservation Sophie Marin est revenue avec raison sur l’attribution il y a quelques mois.
Suiveur de Konrad Witz, savoyard ou genevois (deuxième moitié XVe siècle)
Couronnement de
Huile sur panneau de bois de noyer
0,86 * 0,60
n.d.n.s.
Annecy, Musée-château (Inv. 1885-01)
Nous connaissons encore très mal le panneau avant son entrée dans les collections publiques d’Annecy. Il est donné au musée en 1885 par l’Administration des Hospices anneciens. La peinture est de suite attribuée à Konrad Witz par les érudits locaux qui s’intéressent aux peintures anciennes. Cette attribution n’a pas été remise en cause par le musée jusqu’à l’automne 2005. Il est certain aujourd’hui que ce panneau n’est pas de la main du peintre bâlois, même si de nombreux détails sont largement imprégnés du style witzien. La datation que nous proposons place l’œuvre dans le dernier tiers du XVe siècle et conduit à penché vers une attribution à un suiveur de Witz
Une courte étude intitulée Les Primitifs de Savoie (1961)[1] par Pierre Amiet mentionne et reproduit la peinture d’Annecy en l’attribuant à « l’Ecole de Savoie » du milieu du XVe siècle. En 2002, Frédéric Elsig introduit l’œuvre dans un essai du catalogue[2] de l’exposition
Les archives des Hospices d’Annecy aujourd’hui transférées aux Archives Départementales de Haute-Savoie, ont été dépouillées jusqu’en 2002. Il est par conséquent désormais possible de rechercher des documents relatifs aux acquisitions, dons, achats d’œuvres
d’art effectués par l’institution hospitalière. Il est probable que des mentions pourront permettre de restituer une partie de l’histoire de l’œuvre. Les conditions d’acquisition et l’origine de l’œuvre avant le XIX e siècle seront des éléments essentiels à une meilleure compréhension de la peinture. Ces recherches relativement longues sont en cours d’élaboration.
Quelques réflexions autour de la peinture :
Il est intéressant de noter que le panneau que nous présentons a toujours été montré côté Couronnement de
Le panneau étudié est un véritable fragment, une trace lacunaire. Fragment d’un tout, car il devait vraisemblablement faire partie d’un triptyque dont les deux autres morceaux sont perdus. Fragmentaire aussi puisqu’il a été coupé au moins sur un côté. Les traces de la coupe irrégulière sont visibles à l’œil nu. L’aspect de la découpe nous incite à penser qu’elle est relativement ancienne (peut-être antérieure au XIXe siècle). Il faut par conséquent prendre en considération le fait que le panneau était à l’origine deux fois plus grand qu’aujourd’hui et que l’ensemble était près de six fois plus grand.
Les motivations des mutilations de ce type d’œuvre peuvent être multiples. Simplement matérielles : il s’agit de faire rentrer une peinture dans un lieu très spécifique et l’ensemble ne peut y être inséré. Relatives à des problèmes de conservation : des insectes xylophages ont pu attaquer une partie du panneau ce qui a contraint le propriétaire à le couper pour interrompre la contamination. L'oeuvre a pu être transféré à Genève pendant els torubles de Réformateurs de 1525 à Genève. La vague iconoclaste ayant été plus virulante qu'en Allemagne, en particulier sous l'impulsion de Calvin.
Ce que la peinture nous montre
A la marge droite du Couronnement de
L’iconographie en elle-même n’est pas très originale.
Certains éléments toutefois semblent issus de réflexions différentes, plus directement liées aux préoccupations de Konrad Witz que nous avons mis en valeur dans le cœur de notre étude. La manière de placer les anges dans l’espace par exemple : ils sont aux marges de la représentation et l’un d’eux est même coupé. D’autre part le rôle joué par le trône est très important. Il fait office de repoussoir et doit d’avantage être vu comme un élément plastique, plus que comme un objet purement iconographique.
Sur la face B, nos recherches portent sur le paysage qui est assez remarquable à l’époque dans ce contexte de création, et sur la représentation d’un édifice militaire à proximité d’un cours d’eau. Nous avons tenté de rattacher cette représentation en consultant l’ouvrage de Blondel consacré aux châteaux de l’ancien diocèse de Genève[1]. L’observation des plans des châteaux permet de proposer deux lieux probables ayant pu servir de référence au peintre. Il s’agit de plans allongés quadrangulaires cantonnés par trois ou quatre tours. Nous pensons au château de Rougemont situé sur la commune de Saoral (canton de Genève), où au château de
La peinture du musée d’Annecy pourrait être attribuée à un suiveur de Witz, à un artiste qui aurait pu apprendre à peindre à son contact. L’œuvre d’Annecy comprend des motifs peut-être empruntés à Konrad Witz mais le traitement nous paraît plus faible, moins convaincant, plus pondéré et rangé. La personnalité de l’artiste qui a réalisé ce panneau n’est pas aussi forte que celle de Konrad Witz. L’artiste souabe a certainement exercé une influence forte sur ses contemporains mais sa personnalité spécifique n’a pu être égalée par les suiveurs. Sa conception du sourire en peinture est parfois fine, dans d’autres circonstances très envahissante. Mais il sait manier habillement des outils plastiques aux ressorts humoristiques. L’œuvre d’Annecy est emprunte de ses ressorts mais les originalités qui ont pu être observées sont transposées d’une manière moins convaincante. Certains éléments ne sont pas compris par l’artiste suiveur.
[1] BLONDEL, 1956
[2] Rivière importante qui se jette dans le Rhône à Carouge, commune limitrophe de Genève.
[1] AMIET, 1964, page 4
[2] COLLECTIF, 2002, page 78
[3] Mémoire de DEA consultable au Musée d’Annecy. Nous ne détaillons pas ici ces résultats car ils ne nous apportent que peu d’éléments pour comprendre le peinture elle-même. Les infrarouges les plus intéressants seront présentés plus bas. Cf. SARGON, 1998
Chapitre 3 : Sculpture dans la peinture
Les débats artistiques théoriques du XVI è siècle sont centrés autour du paragone : débat sur la supériorité d’un art sur l’autre et en particulier de la peinture sur la sculpture. Notre étude concentrée sur l’œuvre de Konrad Witz, artiste excentrique de la première moitié du XV e siècle, ne peut aborder la relation peinture/sculpture dans les mêmes termes. Mais nous souhaitons creuser cette question pour faire le point sur l’importance que la sculpture tient dans la peinture de Witz. L’artiste semble jouer avec ce mode de représentation. Les originalités iconographiques d’ordre sculpturales doivent par conséquent être prises en compte pour interpréter la peinture d’une manière nouvelle. Pourquoi Witz donne-t-il une allure sculpturale à certains personnages ? Quels antécédents peut-on relever au début du XV e siècle ? Est-ce une peinture de sculpteur ?
1) Caractères historiographiques
Le problème de la sculpture dans l’œuvre de Konrad Witz fut abordé dès 1901 par Daniel Burckhardt dans le premier article consacré à l’artiste souabe. Pour lui la partie de paysage représenté au bout du panneau Ste Catherine et Ste Marie-Madeleine (fig. 7) est l’atelier de Witz. On y voit des statuettes présentées sur des étales, ce qui a permis à certains auteurs d’affirmer que Witz était lui-même sculpteur. Cette argumentation fragile permet toutefois de poser les enjeux liés à cette question.
Pour prolonger la mythologie witzienne, Théodore Bossert publie en 1909 un récit médiéval qui met en scène Konrad Witz[1]. La mention « le maître de la ville rhénane savait peindre et sculpter avec art » fut rapidement comprise par les historiens comme une preuve de la pratique sculpturale. La légende apporte des éléments biographiques au sujet d’un artiste (femme, atelier, pratiques), mais rien ne permet d’assurer qu’il est question de Konrad Witz. Les auteurs se sont jetés sur ce texte pour légitimer le style observé. Les corps tactiles, monumentaux, l’omniprésence de la statuaire et les parties centrales de retables perdues trouvaient alors des justifications dans cette mince anecdote. Il semblerait en réalité que le récit médiéval date du XIV e siècle, ce qui remettrait complètement en cause la validité des suppositions émises par la littérature du début du siècle. Cette anecdote nous permet simplement de mieux appréhender la question de la sculpture, qui dès les premiers écrits sur Witz a suscité un engouement important.
Le style sculptural de Konrad Witz a été à de nombreuses reprises évoqué par les historiens. Erwin Panofsky parle « des formes qui semblent sculptées dans la pierre ou coulées dans le métal »[2] La puissance de la sculpture de Claus Sluter ainsi que les innovations plastiques du Maître de Flémalle ou de Jan Van Eyck sont invoqués par les auteurs pour décrire le style witzien.
2) Relation sculpture/peinture au début du XVe siècle
Avant d’analyser en détail des cas spécifiques à Witz de maniement d’un style sculptural dans la peinture, approchons quelques exemples contemporains qui ont pu influencer Witz.
Jan Van Eyck est l’un des premiers à jouer sur l’intrusion de sculptures représentées en trompe-l’œil dans la peinture. Le retable se définit depuis sa création au XIV e siècle par un ensemble de panneaux articulés autour d’une partie sculptée. L’indépendance entre les deux médiums était particulièrement importante à sa création, car les panneaux étaient encadrés et clairement autonomes (pas de continuité spatiale ou narrative entre deux panneaux), puis la partie sculptée occupait le centre de l’ensemble. Au début du XVe siècle le retable demeure très compartimenté mais des jeux entre les parties peintes et sculptées se mettent en place. Des peintures sont traitées de manière à simuler des sculptures dans des niches. Van Eyck dans son Retable de l’Agneau mystique (fig. 41) propose des sculptures sur les panneaux extérieurs (volets fermés). La figure de St Jean-Baptiste est placée dans une niche feinte par l’artifice de la peinture, et nous est présentée sur un socle comme si l’objet était en trois dimensions. Cette remarque n’est pas innocente car le processus de monstration de l’iconographie renseigne sur une manière de concevoir la peinture.
Enfin, l’artiste que l’on a longtemps appelé le Maître de l’Annonciation (fig. 19) et qui s’avère être Arnoul de Cats [3], a également joué avec l’impression sculpturale que pouvait dégager une figure peinte. Plus proche de Witz que les artistes précédents, Arnoul de Cats place les figures de saints dans des niches et sur des socles. St Isaïe (fig. 19 bis) n’a pas une expression particulièrement prononcée mais c’est le travail sur le drapé qui donne toute sa puissance à la figure. Le vêtement est lourd et les plis sont marqués par un travail sur les ombres prononcé. L’approche sculpturale est dans ce cas très différente de ce que nous avons mentionné plus haut, au sujet du Maître de Flémalle. L’effet de trompe l’œil n’est plus recherché mais c’est par la lourdeur des drapés et une attitude générale de la figure que l’effet de volume est approché.
Nous pensons que Konrad Witz n’était pas sculpteur et que l’utilisation de statuettes peintes ou de figures aux allures sculpturales avaient d’autres fonctions que la simple allusion à une pratique. Son intérêt pour ce médium est très développé mais Witz en fait un usage bien spécifique dans la peinture (théorique). Nous tenterons de déterminer les usages de la sculpture par l’étude de cas précis. La dimension rhétorique ne doit pas être négligée ainsi que le rapprochement aux programmes complets des retables[4].
3) Etude de cas : sculptures dans la peinture et figures sculpturales
L’approche sculpturale de Konrad Witz se caractérise par deux tendances différentes. Premièrement par le placement de nombreuses sculptures dans le champs pictural. Les statuettes sont très nombreuses dans les panneaux du retable de Genève de 1444, ou dans le panneau contemporain de
Une statuette insérée dans une scène peut avoir une fonction purement iconographique. Dans le volet extérieur droit (Retable Genève), Witz insère dans une niche une statue représentant Biléam[5](fig. 44). Mathilde Meng-Köhler[6] y voit une signification rattachée à l’iconographie du panneau. Tout comme les rois païens qui ne parvenaient pas à empêcher Biléam de témoigner de la manifestation divine, Hérode ne peut contenir la foi de St Pierre. Ce panneau se distingue du reste de la production par le traitement chromatique que Herwarth Röttgen a considéré comme unique dans sont traité sur les couleurs witziennes[7]. Alors que des modèles de figuration médiévaux sont privilégiés dans l’exposé de la narration (deux épisodes présentés en même temps dans un même espace cohérent), les éléments architecturaux de l’arrière-plan semblent issus de modèles nord-italiens modernes. Nous ne développons pas ces questions ici, mais la galerie et l’esquisse de tour, à peine visible entre les toits, sont des détails italianisants. La tour qui devait compter des sculptures renvoi à une conception moderne de l’architecture renaissante, alors que les morceaux d’architecture représentés dans les peintures de Witz sont toujours empreints d’un esprit gothique.
Le panneau isolé de
Ce panneau figure un thème récurrent au début du XVe siècle, la conception immaculée de
Les sculptures insérées dans le champ pictural sont toujours en grisailles, ou couleur pierre. Cette remarque est importante car pendant le Moyen-Age et jusqu’au début du XVe siècle, les sculptures étaient quasiment toutes peintes, et le public ne pouvait jamais voir la matière de l’œuvre tridimensionnelle. Les peintres étaient chargés de dorer ou de recouvrir de pigments les statues qui sortaient des ateliers de sculpteurs[10]. Selon Erwin Panofsky[11] les artistes de la première moitié du XVe siècle pouvaient étudier les effets de la lumière sur les œuvres sculptées. Une bougie placée à proximité d’une statuette d’atelier permettait de travailler les ombres et de faire tourner la lumière autour de l’objet tridimensionnel. Le goût pour la représentation de la matière monochrome pourrait avoir été engendré par des observations d’ateliers. Le processus créateur est par conséquent mis en scène dans la peinture, puisque des œuvres pas encore achevées par le peintre sont montrées dans la peinture. La rivalité pas encore théorisée entre peinture et sculpture[12], conduit les peintres à développer des modèles sculpturaux importants en travaillant particulièrement le drapé.
Konrad Witz en particulier met en place des personnages aux statures et allures sculpturales. Son style est très particulier car il parvient à la fois à camper des personnages de manière puissante dans l’espace pictural, mais il est capable dans le même temps de travailler certains détails avec beaucoup de finesses et de délicatesses. Les figures mixtes de Witz sont la plupart du temps enveloppées dans des drapés lourds de grandes dimensions et seuls le visage et les mains émergent du tissu cassé. Les attitudes des personnages sont simples et peu expressives. Le discours est condensé dans le traitement du visage et surtout dans les positions des mains qui sont très importantes. On relèvera de très nombreux gestes rhétoriques : la main gauche de Salomon (fig. 45) signifiant l’offrande, la main droite d’Antipater (fig. 46) désignant ses plaies, ou les mains d’Auguste (fig. 47) qui manifestent l’éblouissement non représenté. Ces détails créés grâce à un traitement minutieux et adroit des doigts, démontrent une maîtrise de la représentation des détails (mérite d’être souligné) alors que la littérature n’a souvent considérée que des éléments « frustres », « primitifs », « grossiers »… Le raccourci de la main gauche d’Auguste par exemple est parfaitement correct. Ce détail tient d’ailleurs une place importante dans la peinture, puisqu’il contrebalance la lourdeur du drapé.
Une grille de lecture de l’importance de la sculpture dans la peinture pourrait être mise en place pour mieux comprendre les enjeux de ce thème. Rien n’est unilatéral dans la peinture de Witz et chaque élément est lié à un autre élément antagoniste. Les figures de Witz peuvent être massives, mais le traitement des mains est extrêmement délicat et détaillé. Des parties d’armures sont extrêmement ciselées, tandis que l’attitude du personnage peut être très raide et lourde. Des statuettes semblent façonnées dans de l’argile alors que les armures relèvent de l’orfèvrerie. Nous pourrions poursuivre l’énoncé de couples qui relèvent du domaine de la sculpture dans la peinture witzienne. Cette tension entre des éléments opposés ou complémentaires, nous permet également d’opposer traitement de la surface et traitement du détail. Witz place en opposition par la sculpture, les détails très précis des armures et l’aspect massif d’un personnage debout. La stature sculpturale s’oppose au traitement fouillé du métal et ce qui est très imposant complète ce qui renvoi au délicat ou au fragile. L’intrusion de la sculpture en peinture permet de construire ces échos formels qui renvoient à la nature même du médium en trois dimensions. La sculpture est avant tout une masse, un bloc de matière très lourd, très dur, informe, inerte. C’est l’action du sculpteur qui peut permettre d’en dégager des détails, des traits fins, et précis. Le sculpteur cisèle la matière avec délicatesse pour dégager une forme de la matière brute. Les couples de termes opposés propres à la représentation de la sculpture, nous permettent de montrer que l’artiste bâlois peut mettre en scène dans les peintures le processus de création de la sculpture. Le bloc informe devient par le geste du sculpteur une statuette qui évoque une histoire ou un thème.
D’autre part l’aspect sculptural donné à certains personnages peut émerger dans la peinture de Witz par la manière de placer la figure dans le champ pictural. Les panneaux extérieurs du retable du Miroir du Salut que le fidèle pouvait voir lorsque le retable était fermé, sont tous composés de la même manière : une figure unique représentée au centre d’un cadre architectural que la figure occupe presque entièrement. Les personnages sont monumentalisés par le placement dans le cadre : St Barthélemy (fig. 13) occupe l’ensemble de l’espace de haut en bas. Trois éléments touchent le cadre du panneau : les cheveux sont coupés par le bord supérieur, la chaussure pointe la bordure inférieure (détail qui permet d’insister sur la proximité des limites de l’œuvre) et la main tenant le livre tutoie volontairement la limite de la représentation. Les colonnes coupées à gauche et à droite enserrent la figure et permettent de créer un espace indéfinissable et fictif de l’ordre de la niche. Les panneaux de l’Eglise (fig. 33) et de St Augustin (fig. 48) qui devait selon la restitution être situés à l’extrémité gauche du retable sont marqués par la présence d’une baie rectangulaire qui ouvre l’architecture sur un espace extérieur (ciel bleu nuit). Dans ces deux cas la figure remplie complètement l’espace. Certains personnages sortent même de l’espace de représentation (
D’autre part l’attitude des figures produit une impression de stabilité et de solidité. Le placement des pieds de St Barthélemy (fig. 13) qui forme un angle droit n’est pas anodin. L’écart entre les jambes permet d’assurer une stabilité et renvoi au placement des bras qui présentent les attributs classiques du saint. Le couteau dont le manche est caché dans le drapé recouvrant la main se situe à l’aplomb du pied qui est avancé en direction du spectateur, et le bras gauche qui tient le livre est tendu à l’aplomb du pied gauche. Le hiératisme est prolongé par le travail sur le drapé enveloppant.
Le système de stabilisation de la figure par un écart forcé des jambes, se retrouve dans Sabothaï et Benaja (fig. 9 bis). D’un point de vue spatial, l’attitude de ¾ est pertinente car elle permet de créer une profondeur et de jouer sur les ombres. La stature puissante de Benaja permet de poursuivre la définition du style sculptural de Witz. Mais le traitement du visage relève toujours d’une recherche de sensibilité. Le personnage regarde le spectateur et il n’est donc par conséquent pas seulement une représentation d’un personnage biblique aux allures sculpturales. Une relation sensible est mise en place par le biais du visage de Benaja. Sabothaï qui est intégralement recouvert de son armure joue un rôle sculptural et impersonnel beaucoup plus fort. Seules les mains du personnages sont visibles et le reste du corps est caché derrière une armure qui peut être considérée comme un type de sculpture. C’est la nature de l’objet qui fait du personnage non visible une sculpture. Dans l’Adoration des Mages (fig. 32) de Genève, l’écart des jambes de Benaja est repris pour le dernier des Mages à gauche (typologie identique)
Enfin le style sculptural de Witz est largement déterminé par la sculpture contemporaine en particulier bourguignonne qu’il a pu voir durant ses années de formation[13]. Les œuvres de Claus Sluter semblent avoir eu une certaine incidence sur Witz pour ce qui relève du traitement des drapés et de l’exploitation qui en est faite. Certains drapés witziens sont très travaillés et développés pour eux-mêmes hors de toute significations iconographiques. Le drapé ne sert pas seulement à recouvrir un personnage mais aussi à recouvrir l’espace pictural dans sa globalité. Il s’agit de saturer le champ avec des objets purement plastiques qui renvoient directement à la statuaire quasi contemporaine. L’un des exemples les plus marquants de ce point de vue est le panneau isolé de Ste Catherine et Ste Marie-Madeleine (fig. 7). Le tiers du tableau est consacré à la représentation de drapés extravagant par leurs dimensions. Cet effet pictural créé grâce au caractère artificiel de la peinture, permet de donner une allure sculpturale à la figure. Le drapé est un instrument relevant de la sculpture, c’est l’élément qui peut crée du volume. Les plis très durs et cassés qui créent des zones d’ombre et de lumière sur le tissu sont fréquents dans la statuaire contemporaine (Claus Sluter). Le travail plastique relève presque du jeu pour Konrad Witz. Il s’agit de couvrir la plus grande surface possible à partir de la figuration de deux saintes. En cela le style de Witz est sculptural. Il ne s’agit pas de copier une sculpture mais bien de développer un phénomène observé dans l’art du volume et de le transposer dans la peinture. Witz tente de montrer sa capacité à feindre l’aspect tridimensionnel de l’objet par la peinture qui par définition est bidimensionnelle.
Il est probable que l’artiste attire l’attention du spectateur sur cette question du rapport entre peinture et sculpture, par la mixité plastique volontaire entre le drapé rouge de Ste Catherine et l’aplat noir situé dans le coin droit[14]. L’attouchement plastique met en relation directe la tache qui insiste sur les propriétés bidimensionnelles de la peinture et qui produit un effet de surface, puis le drapé qui est une sorte de tour de force artistique permettant de donner l’illusion d’un personnage en volume.
[1] BOSSERT, 1909. p. 305
[2] PANOFSKY, 1971, p. 549
[3] Cf CHATELET, 1996. Albert Châtelet remet en cause l’attribution des œuvres du Maître de l’Annonciation à Barthélemy d’Eyck et préfère y voir les réalisations d’Arnoul de Cats (vers 1430).
[4] Le retable de Bâle est certainement conçu pour s’intégrer à un ensemble scénographique développé. Le retable de Genève comprenait une partie sculptée certainement déterminante pour la compréhension globale de l’œuvre.
[5] Identifié grâce à l’étoile. Ce personnage de l’Ancien Testament est en principe figuré dans les Annonciations ou les Adorations des Mages.
[6] MENG-KOEHLER, 1947.
[7] Pour Herwarth Röttgen les tons de ce panneau sont plus raffinés et moins « primaires » . Cf RÖTTGEN, 1958, p. 76
[8] La ville de Jérusalem n’est pas évoquée, l’ange et les bergers non figurés. Episode présenté dans les évangiles apocryphes de
[9] ARASSE, 1992. p. 324
[10] Rivalité entre peintre et sculpteur. Les premiers terminant l’œuvre des seconds et les peintres ayant la possibilité de figurer des sculptures dans leur peinture.
[11] PANOFSKY, 1971. p. 548-550
[12] La rivalité empirique n’atteint pas encore l’importance du débat italien du XVI e siècle du paragone. Mais il est important de noter que même dans des centres marginaux comme celui dans lequel évolue Konrad Witz, des questions de ce type sont soulevées dès 1440.
[13] Cette question demeure incertaine mais nous pouvons affirmer qu’il a pu prendre connaissance des œuvres qui lui étaient contemporaines pendant le premier quart du XVe siècle.
[14] Détail sur lequel nous reviendrons dans le chapitre sur les ombres, pour des développements d’une teneur différente.
Effets de réel et abstraction
dans la peinture de Konrad Witz
« C'était sous le hangar de la charretterie que la table était dressée. Il y avait dessus quatre aloyaux, six fricassées de poulets, du veau à la casserole, trois gigots et, au milieu, un joli cochon de lait rôti, flanqué de quatre andouilles à l'oseille. Aux angles, se dressait l'eau-de-vie, dans des carafes. Le cidre doux en bouteilles poussait sa mousse épaisse autour des bouchons et tous les verres, d'avance, avaient été remplis de vin jusqu'au bord. (…) On avait été chercher un pâtissier à Yvetot pour les tourtes et les nougats. Comme il débutait dans le pays, il avait soigné les choses ; et il apporta, lui-même, au dessert, une pièce montée qui fit pousser des cris. À la base, d'abord c'était un carré de carton bleu figurant un temple avec portiques, colonnades et statuettes de stuc tout autour dans des niches constellées d'étoiles en papier doré ; puis se tenait au second étage un donjon en gâteau de Savoie, entouré de menues fortifications en angélique, amandes, raisins secs, quartiers d'oranges ; et enfin, sur la plate-forme supérieure, qui était une prairie verte où il y avait des rochers avec des lacs de confiture et des bateaux en écales de noisettes, on voyait un petit Amour, se balançant à une escarpolette de chocolat, dont les deux poteaux étaient terminés par deux boutons de rose naturelle, en guise de boules, au sommet. »[1]
Le bref extrait tiré de Madame Bovary de Gustave Flaubert est un bel exemple de description dont la visée première est de produire un effet de réel. Le lexique spécialisé de la charcuterie est mobilisé et une multitude de détails qui n’apportent rien à la narration proprement dite, s’enchaînent dans cet extrait. Roland Barthes utilise, entre autres, ce passage pour définir l’effet de réel. Il a consacré un article à cette question en 1968[2]. Pour Barthes, les détails qu’il nomme « inutiles » [3] ne sont pas justifiés par la logique de l’œuvre mais par des lois littéraires. La description ne crée pas du réel, car l’œuvre qu’elle soit littéraire ou plastique est tout sauf réelle, mais elle parvient à susciter une illusion réaliste au sein d’une œuvre artificielle grâce à des moyens verbaux codifiés.
1) Généralités
Ces remarques générales relatives à la littérature, peuvent nous éclairer sur nos propres champs d’investigations. La peinture s’oppose par définition à la réalité puisqu’elle est un artifice construit à partir de codes précis. Mais les artistes flamands, allemands et bourguignons du début du XVe siècle introduisent dans leurs œuvres des effets de réel, qui peuvent se traduire par des manifestations plastiques variées. Les artistes mettent en place des objets qui n’ont pas d’importance par rapport aux instances narratives proposées. Les lattes du parquet de la scène centrale du Triptyque de l’Annonciation (fig. 35) de Robert Campin[4] sont marquées par de petites touches qui produisent un effet de réel. L’impression produite artificiellement sur le spectateur est celle d’un lieu qui a vieilli. Ce détail n’a pas d’incidence directe sur la lecture de l’Annonciation, thème principal du panneau.
La littérature artistique relative à la peinture du XVe siècle et écrite au début du XXe siècle, insiste beaucoup sur l’idée de découverte de la « réalité » et de représentation d’éléments quotidiens et anecdotiques. Mais il convient de creuser d’avantage la question et de se demander ce que ces éléments apportent à la peinture et ce qu’ils modifient dans la perception de l’œuvre. Le spectateur est-il plus réceptif, se sent-il d’avantage impliqué dans l’œuvre ? Nous serions tenté d’affirmer que c’est le cas pour un certain nombre d’œuvres qui rendent accessible les thèmes religieux par une figuration d’objets ou de détails connus de tous. Mais ces détails producteurs d’effets de réel sont certainement plus complexes à aborder. Comment concilier, par exemple, un fond doré qui abstrait la scène de toute réalité, et des motifs qui donnent une impression de la réalité matérielle ? L’effet de réel ne permet-il pas de légitimer une construction théâtrale de l’œuvre ? Ces détails ne sont-ils pas également un jeu pour certains artistes, et un prétexte pour représenter des objets étranges peu fréquemment figurés (toiles d’araignées, fissures) ?
L’art de Konrad Witz est particulièrement marquant pour ce qui relève des problèmes de relation au réel. De nombreux auteurs se sont attardés sur des éléments qui paraissent « réalistes » mais sans jamais interpréter l’utilisation de tels motifs. Les travaux d’Albert Châtelet tentent de démontrer les liens qui peuvent être envisagés entre la peinture d’Arnoul de Cats (Maître de l’Annonciation d’Aix, fig. 19/19 bis/19 ter), celle de Robert Campin (fig. 35) et les œuvres de Konrad Witz légèrement plus tardives[5]. Nous développons la question pour la génération d’artiste contemporaine à Witz, mais nous privilégions le cas spécifique de l’artiste souabe, en faisant émerger différents types d’effets de réels qui font sens.
2) Le problème du paysage
L’œuvre la plus connue de Konrad Witz est sans doute
Des travaux récents ont tentés de mettre en évidence les aspects « réalistes » de
Witz a une attirance pour le paysage alors que la pratique est relativement marginale à l’époque. Il démontre des facultés affirmées à représenter la nature dans le St Christophe (fig. 10) conservé au Kunstmuseum de Bâle, puis dans
Le paysage est une sorte d’exercice de style dans lequel des moyens plastiques originaux sont mis en œuvre. Le traitement du milieu aquatique dans le St Christophe