Mercredi 8 août 2007
KONRAD WITZ
Par Gwilherm Perthuis - Publié dans : konradwitz
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Samedi 31 mars 2007

Ce blog est consacré à l'oeuvre de l'artiste suisse Konrad Witz, ainsi qu'à la peinture de son époque. Witz est un artiste suisse originaire de souabe (1400?-1445?). Il a fait l'objet d'un travail de recherche de master 1 durant l'année universitaire 2005-2006. Souvent abordé par les historiens de l'art pour des questions d'attributions, il s'agissait de renouveller l'approche du sujet en créant des outils d'analyse articulés autour de la question de l'excentricité en peinture et de l'humour dans l'art de KW.  Alors qu'il est souvent classé parmis les artistes médiévaux, il semblait nécessaire de  se demander de quelle manière Witz touche la modernité, et avec quels moyens il y pénètre. Des motifs ironiques ou humoristiques ont été relevés dans la peinture de Konrad Witz et interprétés dans l'optique de reconsidérer la peinture du maître bâlois.

 

Nous souhaitons proposer dans ces pages, des éléments relatifs à l'oeuvre de Konrad Witz (articles, notes, images, documents, mémoires...) afin de constituer une masse d'information sur l'artiste. Nous attendons également la réaction du public aux informations présentées, ainsi que les réactions des spécialistes qui s'intéressent à la peinture de Witz ou à ses contemporains.

 

 

 

Gwilherm Perthuis

historien de l'art

université de Lyon

 

 

Par Gwilherm Perthuis - Publié dans : konradwitz
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Samedi 31 mars 2007

Un panneau fragmentaire du Musée d’Annecy :

 

Le Couronnement de la Vierge / St François recevant les stigmates (fig. 4 et 4 bis)

 

 

 

 

L’œuvre de Konrad Witz pose de nombreux problèmes d’attributions qui nous semblent délicats à aborder pour des raisons méthodologiques. Les hypothèses avancées par les historiens reposent souvent sur des analogies iconographiques ou formelles qui peuvent être réfutées. Les sources premières sont rares et ne renseignent que de manière indirecte sur les commandes.

 

 

Pour conclure notre étude, principalement axée sur les originalités iconographiques des œuvres attribuées avec certitude à Konrad Witz, nous souhaitons présenter un panneau fragmentaire conservé au Musée d’Annecy qui fut longtemps attribué de manière abusive à l’artiste bâlois. Cette étude de cas nous permettra de prolonger nos réflexions sur la peinture witzienne, en particulier par rapport à la diffusion des modèles.

 

 

Notice de l’œuvre :

 

 

La notice que nous proposons repose sur des recherches personnelles en cours. Le musée d’Annecy attribuait encore en septembre 2005 le panneau à Konrad Witz. La nouvelle attachée de conservation Sophie Marin est revenue avec raison sur l’attribution il y a quelques mois.

 

 

 

Suiveur de Konrad Witz, savoyard ou genevois (deuxième moitié XVe siècle)

 

Couronnement de la Vierge / St François recevant les stigmates (ca 1470-1480)

 

Huile sur panneau de bois de noyer

 

0,86 * 0,60

 

n.d.n.s.

 

Annecy, Musée-château (Inv. 1885-01)

 

 

Nous connaissons encore très mal le panneau avant son entrée dans les collections publiques d’Annecy. Il est donné au musée en 1885 par l’Administration des Hospices anneciens. La peinture est de suite attribuée à Konrad Witz par les érudits locaux qui s’intéressent aux peintures anciennes. Cette attribution n’a pas été remise en cause par le musée jusqu’à l’automne 2005. Il est certain aujourd’hui que ce panneau n’est pas de la main du peintre bâlois, même si de nombreux détails sont largement imprégnés du style witzien. La datation que nous proposons place l’œuvre dans le dernier tiers du XVe siècle et conduit à penché vers une attribution à un suiveur de Witz

 

 

Une courte étude intitulée Les Primitifs de Savoie (1961)[1] par Pierre Amiet mentionne et reproduit la peinture d’Annecy en l’attribuant à « l’Ecole de Savoie » du milieu du XVe siècle. En 2002, Frédéric Elsig introduit l’œuvre dans un essai du catalogue[2] de l’exposition La Renaissance en Savoie qui s’est déroulée au Musée d’Art et d’Histoire de Genève. Il repousse la datation à 1500 mais conserve l’attribution à un « Peintre savoyard ». Hormis ces deux mentions très allusives, le panneau du Musée d’Annecy a bénéficié d’une série d’études scientifiques du Laboratoire de Recherche des Musées de France (dernier rapport en 1988). L’œuvre arrive à Paris en tant « qu’œuvre anonyme de l’Ecole française du XVe siècle » en juillet 1960. Le panneau qui est une planche de chêne est en bon état à cette date. En 1983 la conservatrice adjointe du musée demande une étude plus poussée de l’œuvre au même laboratoire (restauration des repeints, analyse pigments, infrarouges, ultraviolets…). Un premier rapport d’état a été perdu mais l’on sait que l’œuvre a fait l’objet d’une demande de restauration complète. Des études plus précises et de restaurations se succèdent entre 1885 et 1888. Trois échantillons de couleurs ont été prélevés dès 1984 pour mieux connaître les pigments utilisés. Le détail des interventions et résultats connus sont disponibles dans le travail de muséologie d’une élève de l’Ecole du Louvre[3].Ce travail avait pour but de faire le point sur les connaissances scientifiques et archivistiques que l’on possédait sur le panneau et son histoire. Il s’agissait de revenir également sur l’attribution et de réfuter le rapprochement à Konrad Witz. Mais la fin de l’étude confronte des détails de l’œuvre d’Annecy avec des œuvres de Witz pour établir une parenté et perd de son intérêt dans une trop grande généralisation qui ne conduit à aucune véritable conclusion sur le panneau lui-même.

 

 

Les archives des Hospices d’Annecy aujourd’hui transférées aux Archives Départementales de Haute-Savoie, ont été dépouillées jusqu’en 2002. Il est par conséquent désormais possible de rechercher des documents relatifs aux acquisitions, dons, achats d’œuvres

d’art effectués par l’institution hospitalière. Il est probable que des mentions pourront permettre de restituer une partie de l’histoire de l’œuvre. Les conditions d’acquisition et l’origine de l’œuvre avant le XIX e siècle seront des éléments essentiels à une meilleure compréhension de la peinture. Ces recherches relativement longues sont en cours d’élaboration.

 

 

Quelques réflexions autour de la peinture :

 

 

            Il est intéressant de noter que le panneau que nous présentons a toujours été montré côté Couronnement de la Vierge visible et les restaurations n’ont toujours concernées que cette même face. Une tradition s’est mise en place autour de cette peinture : une tradition d’attribution qui ne repose pourtant sur aucun document tangible, et une tradition de monstration qui dévalorise complètement l’autre face de l’œuvre. Ceci nous fournit de manière détournée des informations sur la manière de considérée l’œuvre et par conséquent sur son importance. Il est fort probable que la face B du panneau ait été peinte plusieurs années après la face A. St François recevant les stigmates a été négligé alors qu’un paysage et un édifice savoyard tiennent une place importante dans l’œuvre. Aujourd’hui l’œuvre est présentée au centre d’une salle sur un socle de manière à ce que le visiteur puisse visualiser les deux faces.

Le panneau étudié est un véritable fragment, une trace lacunaire. Fragment d’un tout, car il devait vraisemblablement faire partie d’un triptyque dont les deux autres morceaux sont perdus. Fragmentaire aussi puisqu’il a été coupé au moins sur un côté. Les traces de la coupe irrégulière sont visibles à l’œil nu. L’aspect de la découpe nous incite à penser qu’elle est relativement ancienne (peut-être antérieure au XIXe siècle). Il faut par conséquent prendre en considération le fait que le panneau était à l’origine deux fois plus grand qu’aujourd’hui et que l’ensemble était près de six fois plus grand.

Les motivations des mutilations de ce type d’œuvre peuvent être multiples. Simplement matérielles : il s’agit de faire rentrer une peinture dans un lieu très spécifique et l’ensemble ne peut y être inséré. Relatives à des problèmes de conservation : des insectes xylophages ont pu attaquer une partie du panneau ce qui a contraint le propriétaire à le couper pour interrompre la contamination. L'oeuvre a pu être transféré à Genève pendant els torubles de Réformateurs de 1525 à Genève. La vague iconoclaste ayant été plus virulante qu'en Allemagne, en particulier sous l'impulsion de Calvin.

Ce que la peinture nous montre

 

 

A la marge droite du Couronnement de la Vierge , une main pénètre le champ pictural. Ce détail qui aurait pu être rapproché du chapeau de cardinalice présenté à la marge dans la Présentation du cardinal de Metz (fig. 14) de Konrad Witz, est perçu d’une manière complètement différente à partir du moment où l’on sait que le panneau a été coupé. Notre vision contemporaine de l’œuvre est très éloignée de celle que l’on avait au XVe siècle. N’est-ce pas d’ailleurs la transformation du format du panneau qui a induit une attribution à Witz abusive par un rapprochement au motif du retable de Genève ? Attachons nous à ce que la peinture montre dans ce panneau pour déduire des relations avec des originalités iconographiques soulevées dans la peinture de Konrad , mais surtout pour démontrer les différences d’interprétations de ces originalités.

 

L’iconographie en elle-même n’est pas très originale. La Vierge est présentée de ¾ devant un trône démesuré. Des anges jouent de la musique et couronnent la Vierge dans la partie supérieure de l’œuvre. Ce fragment de belle qualité mêle un traitement stylistique propre à la peinture savoyarde de la fin du XVe siècle et des détails plus spécifiques pouvant être issus de la peinture de Konrad Witz. La morphologie des visages correspond à la typologie développée par Witz dans un certain nombre de ces œuvres. Le menton en triangle inversé de la Vierge est un type peu original qui est attaché aux représentations savoyardes et genevoises contemporaines. Le travail du fond doré est à placer dans la même catégorie, des motifs qui sont issus d’un répertoire de formes commun à un groupe d’artiste très large. Des incisions délimitent les contours des personnages sur le fond d’or et les auréoles sont décorées en relief (pastiglia). Ceci fait de l’œuvre d’Annecy une peinture de qualité importante mais qui s’inscrit complètement dans la tradition du gothique tardif savoyard (pour reprendre des formules classiques).

 

Certains éléments toutefois semblent issus de réflexions différentes, plus directement liées aux préoccupations de Konrad Witz que nous avons mis en valeur dans le cœur de notre étude. La manière de placer les anges dans l’espace par exemple : ils sont aux marges de la représentation et l’un d’eux est même coupé. D’autre part le rôle joué par le trône est très important. Il fait office de repoussoir et doit d’avantage être vu comme un élément plastique, plus que comme un objet purement iconographique.

 

            Sur la face B, nos recherches portent sur le paysage qui est assez remarquable à l’époque dans ce contexte de création, et sur la représentation d’un édifice militaire à proximité d’un cours d’eau. Nous avons tenté de rattacher cette représentation en consultant l’ouvrage de Blondel consacré aux châteaux de l’ancien diocèse de Genève[1]. L’observation des plans des châteaux permet de proposer deux lieux probables ayant pu servir de référence au peintre. Il s’agit de plans allongés quadrangulaires cantonnés par trois ou quatre tours. Nous pensons au château de Rougemont situé sur la commune de Saoral (canton de Genève), où au château de la Bâtie-Meillé à Genève (Plainpalais) dont les restes sont situés près de l’Arve[2]. Ces éléments sont à reprendre dans une étude plus précise de la peinture.

 

 

            La peinture du musée d’Annecy pourrait être attribuée à un suiveur de Witz, à un artiste qui aurait pu apprendre à peindre à son contact. L’œuvre d’Annecy comprend des motifs peut-être empruntés à Konrad Witz mais le traitement nous paraît plus faible, moins convaincant, plus pondéré et rangé. La personnalité de l’artiste qui a réalisé ce panneau n’est pas aussi forte que celle de Konrad Witz. L’artiste souabe a certainement exercé une influence forte sur ses contemporains mais sa personnalité spécifique n’a pu être égalée par les suiveurs. Sa conception du sourire en peinture est parfois fine, dans d’autres circonstances très envahissante. Mais il sait manier habillement des outils plastiques aux ressorts humoristiques. L’œuvre d’Annecy est emprunte de ses ressorts mais les originalités qui ont pu être observées sont transposées d’une manière moins convaincante. Certains éléments ne sont pas compris par l’artiste suiveur.

 

 



[1] BLONDEL, 1956

 

[2] Rivière importante qui se jette dans le Rhône à Carouge, commune limitrophe de Genève.



[1] AMIET, 1964, page 4

 

[2] COLLECTIF, 2002, page 78

 

[3] Mémoire de DEA consultable au Musée d’Annecy. Nous ne détaillons pas ici ces résultats car ils ne nous apportent que peu d’éléments pour comprendre le peinture elle-même. Les infrarouges les plus intéressants seront présentés plus bas. Cf. SARGON, 1998

 

Par Gwilherm Perthuis - Publié dans : konradwitz
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Samedi 31 mars 2007

Chapitre 3 : Sculpture dans la peinture

 

 

 

Les débats artistiques théoriques du XVI è siècle sont centrés autour du paragone : débat sur la supériorité d’un art sur l’autre et en particulier de la peinture sur la sculpture. Notre étude concentrée sur l’œuvre de Konrad Witz, artiste excentrique de la première moitié du XV e siècle, ne peut aborder la relation peinture/sculpture dans les mêmes termes. Mais nous souhaitons creuser cette question pour faire le point sur l’importance que la sculpture tient dans la peinture de Witz. L’artiste semble jouer avec ce mode de représentation. Les originalités iconographiques d’ordre sculpturales doivent par conséquent être prises en compte pour interpréter la peinture d’une manière nouvelle. Pourquoi Witz donne-t-il une allure sculpturale à certains personnages ? Quels antécédents peut-on relever au début du XV e siècle ? Est-ce une peinture de sculpteur ?

 

 

1) Caractères historiographiques

 

 

            Le problème de la sculpture dans l’œuvre de Konrad Witz fut abordé dès 1901 par Daniel Burckhardt dans le premier article consacré à l’artiste souabe. Pour lui la partie de paysage représenté au bout du panneau Ste Catherine et Ste Marie-Madeleine (fig. 7) est l’atelier de Witz. On y voit des statuettes présentées sur des étales, ce qui a permis à certains auteurs d’affirmer que Witz était lui-même sculpteur. Cette argumentation fragile permet toutefois de poser les enjeux liés à cette question.

Pour prolonger la mythologie witzienne, Théodore Bossert publie en 1909 un récit médiéval qui met en scène Konrad Witz[1]. La mention « le maître de la ville rhénane savait peindre et sculpter avec art » fut rapidement comprise par les historiens comme une preuve de la pratique sculpturale. La légende apporte des éléments biographiques au sujet d’un artiste (femme, atelier, pratiques), mais rien ne permet d’assurer qu’il est question de Konrad Witz. Les auteurs se sont jetés sur ce texte pour légitimer le style observé. Les corps tactiles, monumentaux, l’omniprésence de la statuaire et les parties centrales de retables perdues trouvaient alors des justifications dans cette mince anecdote. Il semblerait en réalité que le récit médiéval date du XIV e siècle, ce qui remettrait complètement en cause la validité des suppositions émises par la littérature du début du siècle. Cette anecdote nous permet simplement de mieux appréhender la question de la sculpture, qui dès les premiers écrits sur Witz a suscité un engouement important.

 

Le style sculptural de Konrad Witz a été à de nombreuses reprises évoqué par les historiens. Erwin Panofsky parle « des formes qui semblent sculptées dans la pierre ou coulées dans le métal »[2]  La puissance de la sculpture de Claus Sluter ainsi que les innovations plastiques du Maître de Flémalle ou de Jan Van Eyck sont invoqués par les auteurs pour décrire le style witzien.

 

2) Relation sculpture/peinture au début du XVe siècle

 

 

Avant d’analyser en détail des cas spécifiques à Witz de maniement d’un style sculptural dans la peinture, approchons quelques exemples contemporains qui ont pu influencer Witz.

Jan Van Eyck est l’un des premiers à jouer sur l’intrusion de sculptures représentées en trompe-l’œil dans la peinture. Le retable se définit depuis sa création au XIV e siècle par un ensemble de panneaux articulés autour d’une partie sculptée. L’indépendance entre les deux médiums était particulièrement importante à sa création, car les panneaux étaient encadrés et clairement autonomes (pas de continuité spatiale ou narrative entre deux panneaux), puis la partie sculptée occupait le centre de l’ensemble. Au début du XVe siècle le retable demeure très compartimenté mais des jeux entre les parties peintes et sculptées se mettent en place. Des peintures sont traitées de manière à simuler des sculptures dans des niches. Van Eyck dans son Retable de l’Agneau mystique (fig. 41) propose des sculptures sur les panneaux extérieurs (volets fermés). La figure de St Jean-Baptiste est placée dans une niche feinte par l’artifice de la peinture, et nous est présentée sur un socle comme si l’objet était en trois dimensions. Cette remarque n’est pas innocente car le processus de monstration de l’iconographie renseigne sur une manière de concevoir la peinture.

 

La Maître de Flémalle (fig. 42) poursuit l’idée de Van Eyck en présentant des figures qui sont des sculptures peintes. La représentation du thème biblique n’est pas simplement figurée mais c’est une représentation fictive par la sculpture qui est elle-même représentée. Le Maître de Flémalle réalise une mise en abîme dans son art : une représentation est représentée.

Enfin,  l’artiste que l’on a longtemps appelé le Maître de l’Annonciation (fig. 19) et qui s’avère être Arnoul de Cats [3], a également joué avec l’impression sculpturale que pouvait dégager une figure peinte. Plus proche de Witz que les artistes précédents, Arnoul de Cats place les figures de saints dans des niches et sur des socles. St Isaïe (fig. 19 bis) n’a pas une expression particulièrement prononcée mais c’est le travail sur le drapé qui donne toute sa puissance à la figure. Le vêtement est lourd et les plis sont marqués par un travail sur les ombres prononcé. L’approche sculpturale est dans ce cas très différente de ce que nous avons mentionné plus haut, au sujet du Maître de Flémalle. L’effet de trompe l’œil n’est plus recherché mais c’est par la lourdeur des drapés et une attitude générale de la figure que l’effet de volume est approché.

 

Nous pensons que Konrad Witz n’était pas sculpteur et que l’utilisation de statuettes peintes ou de figures aux allures sculpturales avaient d’autres fonctions que la simple allusion à une pratique. Son intérêt pour ce médium est très développé mais Witz en fait un usage bien spécifique dans la peinture (théorique). Nous tenterons de déterminer les usages de la sculpture par l’étude de cas précis. La dimension rhétorique ne doit pas être négligée ainsi que le rapprochement aux programmes complets des retables[4].

 

 

3) Etude de cas : sculptures dans la peinture et figures sculpturales

 

 

L’approche sculpturale de Konrad Witz se caractérise par deux tendances différentes. Premièrement par le placement de nombreuses sculptures dans le champs pictural. Les statuettes sont très nombreuses dans les panneaux du retable de Genève de 1444, ou dans le panneau contemporain de la Rencontre à la Porte Dorée (fig. 12). Les deux éléments architecturaux des volets intérieures de l’œuvre de Genève, sont cantonnés de 3 sculptures chacun. Des anges encadrent le trône de la Vierge puis des prophètes sont aux coins et dans une niche de la fabrique architecturale. Le trône de la Vierge encadré d’anges est récurrent dans la peinture italienne du XIVe siècle (Cimabue, Giotto, Duccio). Ces éléments correspondent à une réalité quotidienne, puisque la ville du XV e siècle était saturée de statues placées aux coins des rues ou à l’angle des bâtiments. Nous pourrions alors considérer que l’apport de sculpture renvoi simplement à une observation de pratiques culturelles et religieuses contemporaines. Mais Witz fait un usage plus profond de la statuaire. Les anges situés sur le trône par exemple, animent la composition par une gestuelle diversifiée. L’artiste semble vouloir faire montre d’une capacité à diversifier son modèle et utilise la sculpture en peinture, comme exercice de style pour démontrer des capacités d’invention plastique.

 

Une statuette insérée dans une scène peut avoir une fonction purement iconographique. Dans le volet extérieur droit (Retable Genève), Witz insère dans une niche une statue représentant Biléam[5](fig. 44). Mathilde Meng-Köhler[6] y voit une signification rattachée à l’iconographie du panneau. Tout comme les rois païens qui ne parvenaient pas à empêcher Biléam de témoigner de la manifestation divine, Hérode ne peut contenir la foi de St Pierre. Ce panneau se distingue du reste de la production par le traitement chromatique que Herwarth Röttgen a considéré comme unique dans sont traité sur les couleurs witziennes[7]. Alors que des modèles de figuration médiévaux sont privilégiés dans l’exposé de la narration (deux épisodes présentés en même temps dans un même espace cohérent), les éléments architecturaux de l’arrière-plan semblent issus de modèles nord-italiens modernes. Nous ne développons pas ces questions ici, mais la galerie et l’esquisse de tour, à peine visible entre les toits, sont des détails italianisants. La tour qui devait compter des sculptures renvoi à une conception moderne de l’architecture renaissante, alors que les morceaux d’architecture représentés dans les peintures de Witz sont toujours empreints d’un esprit gothique.

 

Le panneau isolé de la Rencontre à la Porte Dorée (fig. 12) pourrait avoir été peint de manière contemporaine au Retable de Genève. Le rapport architecture/fond d’or est similaire et l’application du fond doré est techniquement identique. D’autre part les statuettes sont placées à proximité des fabriques architecturales. Cette image se démarque complètement de l’ensemble homogène du retable du Miroir du Salut (fig. 6) dans lequel l’intrusion de petites sculptures est inexistante.

 

Ce panneau figure un thème récurrent au début du XVe siècle, la conception immaculée de la Vierge qui joue un rôle important dans la religion à la fin du Moyen-Age, et en particulier à Bâle pendant le Concile. Witz simplifie au maximum l’iconographie de l’épisode[8] et insère deux statues sur la porte (Moïse et Aaron) rarement associées à ce thème. Aaron tient une verge fleurie qui renvoie à la conception virginale. La présentation de la sculpture est remarquable dans ce panneau, en particulier pour le Moïse qui est situé sur une poutre difficilement identifiable : « elle évoque à la fois un gibet, une porte ouverte en partie inachevée ou détruite, et surtout, un bras de la croix » selon Daniel Arasse[9]. La sculpture est située de manière artificielle sur cette poutre. Elle offre la possibilité à Witz de travailler une zone d’ombre sur le mur. La tache crée grâce à la sculpture est un motif iconographique en lui-même, sur lequel nous nous pencherons dans un prochain chapitre.

 

Les sculptures insérées dans le champ pictural sont toujours en grisailles, ou couleur pierre. Cette remarque est importante car pendant le Moyen-Age et jusqu’au début du XVe siècle, les sculptures étaient quasiment toutes peintes, et le public ne pouvait jamais voir la matière de l’œuvre tridimensionnelle. Les peintres étaient chargés de dorer ou de recouvrir de pigments les statues qui sortaient des ateliers de sculpteurs[10]. Selon Erwin Panofsky[11] les artistes de la première moitié du XVe siècle pouvaient étudier les effets de la lumière sur les œuvres sculptées. Une bougie placée à proximité d’une statuette d’atelier permettait de travailler les ombres et de faire tourner la lumière autour de l’objet tridimensionnel. Le goût pour la représentation de la matière monochrome pourrait avoir été engendré par des observations d’ateliers. Le processus créateur est par conséquent mis en scène dans la peinture, puisque des œuvres pas encore achevées par le peintre sont montrées dans la peinture. La rivalité pas encore théorisée entre peinture et sculpture[12], conduit les peintres à développer des modèles sculpturaux importants en travaillant particulièrement le drapé.

 

            Konrad Witz en particulier met en place des personnages aux statures et allures sculpturales. Son style est très particulier car il parvient à la fois à camper des personnages de manière puissante dans l’espace pictural, mais il est capable dans le même temps de travailler certains détails avec beaucoup de finesses et de délicatesses. Les figures mixtes de Witz sont la plupart du temps enveloppées dans des drapés lourds de grandes dimensions et seuls le visage et les mains émergent du tissu cassé. Les attitudes des personnages sont simples et peu expressives. Le discours est condensé dans le traitement du visage et surtout dans les positions des mains qui sont très importantes. On relèvera de très nombreux gestes rhétoriques : la main gauche de Salomon (fig. 45) signifiant l’offrande, la main droite d’Antipater (fig. 46) désignant ses plaies, ou les mains d’Auguste (fig. 47) qui manifestent l’éblouissement non représenté. Ces détails créés grâce à un traitement minutieux et adroit des doigts, démontrent une maîtrise de la représentation des détails (mérite d’être souligné) alors que la littérature n’a souvent considérée que des éléments « frustres », « primitifs », « grossiers »… Le raccourci de la main gauche d’Auguste par exemple est parfaitement correct. Ce détail tient d’ailleurs une place importante dans la peinture, puisqu’il contrebalance la lourdeur du drapé.

 

 

            Une grille de lecture de l’importance de la sculpture dans la peinture pourrait être mise en place pour mieux comprendre les enjeux de ce thème. Rien n’est unilatéral dans la peinture de Witz et chaque élément est lié à un autre élément antagoniste. Les figures de Witz peuvent être massives, mais le traitement des mains est extrêmement délicat et détaillé. Des parties d’armures sont extrêmement ciselées, tandis que l’attitude du personnage peut être très raide et lourde. Des statuettes semblent façonnées dans de l’argile alors que les armures relèvent de l’orfèvrerie. Nous pourrions poursuivre l’énoncé de couples qui relèvent du domaine de la sculpture dans la peinture witzienne. Cette tension entre des éléments opposés ou complémentaires, nous permet également d’opposer traitement de la surface et traitement du détail. Witz place en opposition par la sculpture, les détails très précis des armures et l’aspect massif d’un personnage debout. La stature sculpturale s’oppose au traitement fouillé du métal et ce qui est très imposant complète ce qui renvoi au délicat ou au fragile. L’intrusion de la sculpture en peinture permet de construire ces échos formels qui renvoient à la nature même du médium en trois dimensions. La sculpture est avant tout une masse, un bloc de matière très lourd, très dur, informe, inerte. C’est l’action du sculpteur qui peut permettre d’en dégager des détails, des traits fins, et précis. Le sculpteur cisèle la matière avec délicatesse pour dégager une forme de la matière brute. Les couples de termes opposés propres à la représentation de la sculpture, nous permettent de montrer que l’artiste bâlois peut mettre en scène dans les peintures le processus de création de la sculpture. Le bloc informe devient par le geste du sculpteur une statuette qui évoque une histoire ou un thème.

 

 

D’autre part l’aspect sculptural donné à certains personnages peut émerger dans la peinture de Witz par la manière de placer la figure dans le champ pictural. Les panneaux extérieurs du retable du Miroir du Salut que le fidèle pouvait voir lorsque le retable était fermé, sont tous composés de la même manière : une figure unique représentée au centre d’un cadre architectural que la figure occupe presque entièrement. Les personnages sont monumentalisés par le placement dans le cadre : St Barthélemy (fig. 13) occupe l’ensemble de l’espace de haut en bas. Trois éléments touchent le cadre du panneau : les cheveux sont coupés par le bord supérieur, la chaussure pointe la bordure inférieure (détail qui permet d’insister sur la proximité des limites de l’œuvre) et la main tenant le livre tutoie volontairement la limite de la représentation. Les colonnes coupées à gauche et à droite enserrent la figure et permettent de créer un espace indéfinissable et fictif de l’ordre de la niche. Les panneaux de l’Eglise (fig. 33) et de St Augustin (fig. 48) qui devait selon la restitution être situés à l’extrémité gauche du retable sont marqués par la présence d’une baie rectangulaire qui ouvre l’architecture sur un espace extérieur (ciel bleu nuit). Dans ces deux cas la figure remplie complètement l’espace. Certains personnages sortent même de l’espace de représentation ( La Synagogue (fig. 34) et l’Ange de l’Annonciation (fig. 49)). Les drapés dépassent la bordure inférieure et semblent tomber dans une zone intermédiaire entre le cadre architectural peint et l’espace du spectateur (en particulier dans La Synagogue , fig. 34). Ces détails tendent à monumentaliser les figures puis à leur donner un aspect sculptural et hiératique.

 

D’autre part l’attitude des figures produit une impression de stabilité et de solidité. Le placement des pieds de St Barthélemy (fig. 13) qui forme un angle droit n’est pas anodin. L’écart entre les jambes permet d’assurer une stabilité et renvoi au placement des bras qui présentent les attributs classiques du saint. Le couteau dont le manche est caché dans le drapé recouvrant la main se situe à l’aplomb du pied qui est avancé en direction du spectateur, et le bras gauche qui tient le livre est tendu à l’aplomb du pied gauche. Le hiératisme est prolongé par le travail sur le drapé enveloppant.

 

Le système de stabilisation de la figure par un écart forcé des jambes, se retrouve dans Sabothaï et Benaja (fig. 9 bis). D’un point de vue spatial, l’attitude de ¾ est pertinente car elle permet de créer une profondeur et de jouer sur les ombres. La stature puissante de Benaja permet de poursuivre la définition du style sculptural de Witz. Mais le traitement du visage relève toujours d’une recherche de sensibilité. Le personnage regarde le spectateur et il n’est donc par conséquent pas seulement une représentation d’un personnage biblique aux allures sculpturales. Une relation sensible est mise en place par le biais du visage de Benaja. Sabothaï qui est intégralement recouvert de son armure joue un rôle sculptural et impersonnel beaucoup plus fort. Seules les mains du personnages sont visibles et le reste du corps est caché derrière une armure qui peut être considérée comme un type de sculpture. C’est la nature de l’objet qui fait du personnage non visible une sculpture. Dans l’Adoration des Mages (fig. 32) de Genève, l’écart des jambes de Benaja est repris pour le dernier des Mages à gauche (typologie identique)

 

Enfin le style sculptural de Witz est largement déterminé par la sculpture contemporaine en particulier bourguignonne qu’il a pu voir durant ses années de formation[13]. Les œuvres de Claus Sluter  semblent avoir eu une certaine incidence sur Witz pour ce qui relève du traitement des drapés et de l’exploitation qui en est faite. Certains drapés witziens sont très travaillés et développés pour eux-mêmes hors de toute significations iconographiques. Le drapé ne sert pas seulement à recouvrir un personnage mais aussi à recouvrir l’espace pictural dans sa globalité. Il s’agit de saturer le champ avec des objets purement plastiques qui renvoient directement à la statuaire quasi contemporaine. L’un des exemples les plus marquants de ce point de vue est le panneau isolé de Ste Catherine et Ste Marie-Madeleine (fig. 7). Le tiers du tableau est consacré à la représentation de drapés extravagant par leurs dimensions. Cet effet pictural créé grâce au caractère artificiel de la peinture, permet de donner une allure sculpturale à la figure. Le drapé est un instrument relevant de la sculpture, c’est l’élément qui peut crée du volume. Les plis très durs et cassés qui créent des zones d’ombre et de lumière sur le tissu sont fréquents dans la statuaire contemporaine (Claus Sluter). Le travail plastique relève presque du jeu pour Konrad Witz. Il s’agit de couvrir la plus grande surface possible à partir de la figuration de deux saintes. En cela le style de Witz est sculptural. Il ne s’agit pas de copier une sculpture mais bien de développer un phénomène observé dans l’art du volume et de le transposer dans la peinture. Witz tente de montrer sa capacité à feindre l’aspect tridimensionnel de l’objet par la peinture qui par définition est bidimensionnelle.

 

 Il est probable que l’artiste attire l’attention du spectateur sur cette question du rapport entre peinture et sculpture, par la mixité plastique volontaire entre le drapé rouge de Ste Catherine et l’aplat noir situé dans le coin droit[14]. L’attouchement plastique met en relation directe la tache qui insiste sur les propriétés bidimensionnelles de la peinture et qui produit un effet de surface, puis le drapé qui est une sorte de tour de force artistique permettant de donner l’illusion d’un personnage en volume.



[1] BOSSERT, 1909. p. 305

 

[2] PANOFSKY, 1971, p. 549

 

[3] Cf CHATELET, 1996. Albert Châtelet remet en cause l’attribution des œuvres du Maître de l’Annonciation à Barthélemy d’Eyck et préfère y voir les réalisations d’Arnoul de Cats (vers 1430).

 

[4] Le retable de Bâle est certainement conçu pour s’intégrer à un ensemble scénographique développé. Le retable de Genève comprenait une partie sculptée certainement déterminante pour la compréhension globale de l’œuvre.

 

[5] Identifié grâce à l’étoile. Ce personnage de l’Ancien Testament est en principe figuré dans les Annonciations ou les Adorations des Mages.

 

[6] MENG-KOEHLER, 1947.

 

[7] Pour Herwarth Röttgen les tons de ce panneau sont plus raffinés et moins « primaires » . Cf RÖTTGEN, 1958, p. 76

 

[8] La ville de Jérusalem n’est pas évoquée, l’ange et les bergers non figurés. Episode présenté dans les évangiles apocryphes de la Légende Dorée.

 

[9] ARASSE, 1992. p. 324

 

[10] Rivalité entre peintre et sculpteur. Les premiers terminant l’œuvre des seconds et les peintres ayant la possibilité de figurer des sculptures dans leur peinture.

 

[11] PANOFSKY, 1971. p. 548-550

 

[12] La rivalité empirique n’atteint pas encore l’importance du débat italien du XVI e siècle du paragone. Mais il est important de noter que même dans des centres marginaux comme celui dans lequel évolue Konrad Witz, des questions de ce type sont soulevées dès 1440.

 

[13] Cette question demeure incertaine mais nous pouvons affirmer qu’il a pu prendre connaissance des œuvres qui lui étaient contemporaines pendant le premier quart du XVe siècle.

 

[14] Détail sur lequel nous reviendrons dans le chapitre sur les ombres, pour des développements d’une teneur différente.

 

Par Gwilherm Perthuis - Publié dans : konradwitz
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Samedi 31 mars 2007

Effets de réel et abstraction

dans la peinture de Konrad Witz

 

 

« C'était sous le hangar de la charretterie que la table était dressée. Il y avait dessus quatre aloyaux, six fricassées de poulets, du veau à la casserole, trois gigots et, au milieu, un joli cochon de lait rôti, flanqué de quatre andouilles à l'oseille. Aux angles, se dressait l'eau-de-vie, dans des carafes. Le cidre doux en bouteilles poussait sa mousse épaisse autour des bouchons et tous les verres, d'avance, avaient été remplis de vin jusqu'au bord. (…) On avait été chercher un pâtissier à Yvetot pour les tourtes et les nougats. Comme il débutait dans le pays, il avait soigné les choses ; et il apporta, lui-même, au dessert, une pièce montée qui fit pousser des cris. À la base, d'abord c'était un carré de carton bleu figurant un temple avec portiques, colonnades et statuettes de stuc tout autour dans des niches constellées d'étoiles en papier doré ; puis se tenait au second étage un donjon en gâteau de Savoie, entouré de menues fortifications en angélique, amandes, raisins secs, quartiers d'oranges ; et enfin, sur la plate-forme supérieure, qui était une prairie verte où il y avait des rochers avec des lacs de confiture et des bateaux en écales de noisettes, on voyait un petit Amour, se balançant à une escarpolette de chocolat, dont les deux poteaux étaient terminés par deux boutons de rose naturelle, en guise de boules, au sommet. »[1]

 

 

            Le bref extrait tiré de Madame Bovary de Gustave Flaubert est un bel exemple de description dont la visée première est de produire un effet de réel. Le lexique spécialisé de la charcuterie est mobilisé et une multitude de détails qui n’apportent rien à la narration proprement dite, s’enchaînent dans cet extrait. Roland Barthes utilise, entre autres, ce passage pour définir l’effet de réel. Il a consacré un article à cette question en 1968[2]. Pour Barthes, les détails qu’il nomme « inutiles » [3] ne sont pas justifiés par la logique de l’œuvre mais par des lois littéraires. La description ne crée pas du réel, car l’œuvre qu’elle soit littéraire ou plastique est tout sauf réelle, mais elle parvient à susciter une illusion réaliste au sein d’une œuvre artificielle grâce à des moyens verbaux codifiés.

 

1) Généralités

 

 

Ces remarques générales relatives à la littérature, peuvent nous éclairer sur nos propres champs d’investigations. La peinture s’oppose par définition à la réalité puisqu’elle est un artifice construit à partir de codes précis. Mais les artistes flamands, allemands et bourguignons du début du XVe siècle introduisent dans leurs œuvres des effets de réel, qui peuvent se traduire par des manifestations plastiques variées. Les artistes mettent en place des objets qui n’ont pas d’importance par rapport aux instances narratives proposées. Les lattes du parquet de la scène centrale du Triptyque de l’Annonciation (fig. 35) de Robert Campin[4] sont marquées par de petites touches qui produisent un effet de réel. L’impression produite artificiellement sur le spectateur est celle d’un lieu qui a vieilli. Ce détail n’a pas d’incidence directe sur la lecture de l’Annonciation, thème principal du panneau.

 

La littérature artistique relative à la peinture du XVe siècle et écrite au début du XXe siècle, insiste beaucoup sur l’idée de découverte de la « réalité » et de représentation d’éléments quotidiens et anecdotiques. Mais il convient de creuser d’avantage la question et de se demander ce que ces éléments apportent à la peinture et ce qu’ils modifient dans la perception de l’œuvre. Le spectateur est-il plus réceptif, se sent-il d’avantage impliqué dans l’œuvre ? Nous serions tenté d’affirmer que c’est le cas pour un certain nombre d’œuvres qui rendent accessible les thèmes religieux par une figuration d’objets ou de détails connus de tous. Mais ces détails producteurs d’effets de réel sont certainement plus complexes à aborder. Comment concilier, par exemple, un fond doré qui abstrait la scène de toute réalité, et des motifs qui donnent une impression de la réalité matérielle ? L’effet de réel ne permet-il pas de légitimer une construction théâtrale de l’œuvre ? Ces détails ne sont-ils pas également un jeu pour certains artistes, et un prétexte pour représenter des objets étranges peu fréquemment figurés (toiles d’araignées, fissures) ?

 

L’art de Konrad Witz est particulièrement marquant pour ce qui relève des problèmes de relation au réel. De nombreux auteurs se sont attardés sur des éléments qui paraissent « réalistes » mais sans jamais interpréter l’utilisation de tels motifs. Les travaux d’Albert Châtelet tentent de démontrer les liens qui peuvent être envisagés entre la peinture d’Arnoul de Cats (Maître de l’Annonciation d’Aix, fig. 19/19 bis/19 ter), celle de Robert Campin (fig. 35) et les œuvres de Konrad Witz légèrement plus tardives[5]. Nous développons la question pour la génération d’artiste contemporaine à Witz, mais nous privilégions le cas spécifique de l’artiste souabe, en faisant émerger différents types d’effets de réels qui font sens.

 

2) Le problème du paysage

 

 

L’œuvre la plus connue de Konrad Witz est sans doute La Pêche miraculeuse peinte en 1444. Les nombreux commentaires relatifs à cette œuvre, évoquent toujours le caractère précurseur de cette peinture qui serait le premier paysage d’importance de la peinture figurative européenne. Witz a en effet introduit une scène religieuse dans un paysage contemporain dont la topographie correspond à celle que les genevois pouvaient contempler chaque jour. Le paysage est particulièrement remarquable pour la place qu’il tient dans une scène religieuse. Mais il n’est pas unique à l’époque. La Visitation du Retable de Crotone de 1438 figure un lieu à la topographie reconnaissable [6](pas de reproduction). L’attrait pour le paysage est d’autre part annoncé par les Très Riches Heures du duc de Berry, conservées à Chantilly (fig. 36). La dimension italianisante du paysage de Genève est à souligner. Les choix chromatiques et la manière de travailler les espaces naturels trouvent peut-être leur origine dans la peinture italienne (des fresques), mais il est difficile de rapprocher Witz de l’Italie alors que nous ne savons pas dans quelle mesure il est rentré en contact avec l’Italie. Witz a-t-il voyagé ? Des artistes italiens venus travailler pour le duc de Savoie ont-ils eu une influence sur lui ? A-t-il pu avoir connaissance des dessins des maîtres italiens ? Il est certain que le retable réalisé à Genève est beaucoup plus inspiré par l’Italie et en particulier par le nord (Turin), que celui de Bâle (paysage, architecture, décors…). Les contacts avec des artistes italiens tels que Gregorio Bonno devaient être plus forts à Genève grâce à l’intermédiaire du duc de Savoie. Giacomo Jaquerio est à Genève au début du XV e siècle. Il a été supposé que Witz ait pu se rendre à Florence et donc découvrir l’art contemporain renaissant. Florens Deuchler tente de démontrer qu’en suivant le Concile qui se déplace de Bâle à Ferrare puis de Ferrare à Florence, Konrad Witz aurait pu tirer des éléments de l’art florentin en particulier pour les questions de traitement du paysage[7]. Deuchler met l’accent sur les relations nordiques mais également italiennes de Konrad Witz. Ces échanges bilatéraux sont analysés pour le XV e siècle par Liana Castelfranchi[8], mais elle ne valorise pas l’importance qu’a pu jouer Konrad Witz.

 

Des travaux récents ont tentés de mettre en évidence les aspects « réalistes » de La Pêche miraculeuse (fig. 17) conservée au Musée d’Art et d’Histoire de Genève[9]. Les auteurs tentent de retrouver le point de vue du peintre et de faire coller chaque élément de la peinture, à une réalité observable aujourd’hui. Il semble anachronique de considérer le panneau de cette manière et de ne s’attacher qu’à ces questions qui en conclusion ne renseignent pas beaucoup sur les originalités de la peinture (elles nous en éloignent même). Le tableau est une construction artificielle et il ne faudrait pas imaginer que Witz, à la manière d’un impressionniste, soit venu sur les bords du lac pour réaliser son œuvre.

 

Witz a une attirance pour le paysage alors que la pratique est relativement marginale à l’époque. Il démontre des facultés affirmées à représenter la nature dans le St Christophe (fig. 10) conservé au Kunstmuseum de Bâle, puis dans la Pêche miraculeuse conservée à Genève (fig. 17). Les paysages ne sont toutefois pas « réalistes », car ils n’équivalent pas à des photographies que l’on aurait pu prendre en un point précis. La topographie est globalement respectée dans le retable de Genève sans toutefois être crée comme paysage réaliste. Il se sert simplement d’un ensemble qu’il a pu observer directement, comme cadre d’une mise en récit[10]. Les effets de réels contenus dans les paysages permettent à l’artiste d’ancrer sa scène dans un cadre géographique facilement reconnaissable par les fidèles, et qui rend plus accessible la compréhension du sujet. Les actualisations des motifs iconographiques sont souvent développées par Witz. D’autre part le paysage est une condensation d’influences diverses dont des éléments italianisants évoqués plus haut.

 

Le paysage est une sorte d’exercice de style dans lequel des moyens plastiques originaux sont mis en œuvre. Le traitement du milieu aquatique dans le St Christophe[11] (fig. 10) est en lui-même intéressant. L’onde de l’eau provoquée par le déplacement du personnage et les reflets de son vêtement rouge sont des détails qui permettent à l’artiste de démontrer des qualités artistiques particulières. L’effet de miroir de l’eau est parfaitement rendu, alors que certaines zones sont beaucoup plus sommaires. Un soin particulier est apporté à la représentation de l’eau, élément détaillé qui crée une atmosphère et produit un effet de réel au paysage/cadre religieux. Witz emploi également un effet de perspective que l’on nommera aérienne, pour créer la profondeur de ses paysages (ciel). Le paysage witzien est composé par collages d’éléments. Le peintre parvient à combiner la représentation de plusieurs éléments  par le collage : la rive du lac Léman sur laquelle sont figurées les troupes du duc de Savoie avec leurs étendards, les montagnes de l’arrière-plan (Le Môle, Le Mont-Blanc et l’amorce du Salève), les fabriques architecturales à droite, des éléments végétaux ou minéraux au premier plan, puis les scènes religieuses sur le lac (deux épisodes non simultanés dans le texte)[12]. Les personnages sont comme plaqués sur un décor paysager. La conception de l’espace, sur laquelle nous reviendrons dans notre étude, semble se traduire par couches et par accumulations de plans. L’innovation proposée en construisant un paysage qui correspond à la topographie de Genève, est contrebalancée par le placage des scènes religieuses qui sont organisées de manière archaïque. Le peintre représente deux fois les mêmes personnages et présente deux scènes différentes au sein d’une même structure spatiale. De même le lac qui sert de cadre à la représentation du St Christophe (fig. 10) est une pure construction. Seuls des détails provoquent un sentiment de grande proximité avec le réel, mais dans sa globalité la composition est purement imaginaire. Witz place un village sur la colline de la rive gauche qui ne se reflète pas parfaitement dans l’étendue d’eau. L’espace du premier plan qui est volontairement laissé très incertain fait pénétrer le spectateur dans les eaux troubles : le choix du point de vue est ambitieux. Enfin l’élément paysager le plus remarquable de ce panneau est le travail sur le minéral. Les grands rochers imaginés par Witz possèdent des formes étranges et ne peuvent se rattacher à aucune observation précise. La masse qui occupe près de la moitié de la hauteur du panneau à droite, joue un rôle plastique en donnant l’impression de menacer St Christophe déjà en difficulté sous le poids du Christ. Le détail des ces rochers est parfaitement travaillé avec des teintes subtiles oscillant entre le brun, le gris, et des tons bleutés. Ces îlots aux silhouettes découpées offrent une atmosphère étrange et mystérieuse au paysage. Une atmosphère qui correspond au type mystérieux de l’iconographie.

Le paysage permet à Witz de créer des actualisations qui n’ont pas d’antécédents dans les représentations de scènes bibliques. Il apporte des effets de réels saisissants qui sont concentrés dans certains détails comme les reflets de l’eau (modernité), mais il casse la relation au réel en composant par collages successifs sa peinture. Le Christ, le bateau et le paysage ne semblent pas être compris dans une même unité spatiale mais plaqués les uns sur les autres (caractères spatiaux médiévaux).

 

3) Actualisation des scènes

 

 

La proposition d’effets de réel dans la peinture de Witz passe par l’actualisation de l’iconographie. Les types de vêtements et des personnages peuvent permettre de mettre en scène par des moyens fictifs, des semblants de vérité.

Les chevaliers Sabothaï et Benaja (fig. 9 bis) représentés dans un des panneaux du retable du Miroir du Salut (fig. 6) portent pour l’un une armure, pour le second du matériel militaire contemporain (début XV e siècle)[13]. L’artiste assume le désir de montrer les figures bibliques comme s’ils avaient vécus en son temps. Cette actualisation est marquante car ces deux individus sont figurés devant un fond doré qui est un motif plastique d’abstraction. Le lieu et le cadre géographique n’intéressent pas le peintre, alors qu’il souhaite proposer un modèle représentatif de son époque dans la figure du militaire. L’ambiguïté est récurrente dans le retable de Bâle. La pièce d’étoffe brodée qui recouvre l’armure d’Abissaï correspond à une pratique récente de la fin du XIVe siècle. D’autre part les traits du visage de David semblent avoir étés inspirés par ceux d’un personnage public important de l’époque du Concile : l’empereur du St Empire Sigismond (fig. 37) qui se rend à Bâle en 1434. Ce personnage est placé dans la peinture juste devant une pièce de mobilier recouverte d’un drapé vert. Witz plaque par conséquent un personnage dont les traits correspondent à une personnalité contemporaine (naturaliste), sur un élément architectural qui au contraire est une construction artificielle déconnecté de tout effet de réel.

 

La quête de « réalisme » n’est par conséquent pas la seule recherche menée par Witz. Le caractère abstracteur du fond doré ou de la niche architecturée sommairement (St Barthélemy (fig. 13), l’Eglise (fig. 33), la Synagogue (fig. 34)) permet d’insister, par antithèse, encore d’avantage sur les personnages qui sont les seuls sujets narratifs des panneaux. L’actualisation des personnages et des vêtements pourrait permettre de légitimer la théâtralité et l’artificialité de l’œuvre. C’est à dire que les motifs considérés comme effets de réel et donnant l’impression de se rapprocher de la réalité, pourraient avoir comme fonction de participer à la construction d’un ensemble qui est au contraire artificiel. L’effet de réel pourrait fonctionner de manière récurrente avec un de ses négatifs : le théâtral Le théâtre médiéval n’est pas encore très bien connu dans sa globalité, car une grande partie était purement orale et jouée. C’est par le texte dit que l’on met en scène des narrations religieuses, profanes, morales… Lors des fêtes religieuses le théâtre avait beaucoup d’importances puisque les événements étaient joués par des fidèles sous les porches des églises, sur les places ou les carrefours. Les peintres connaissaient par conséquent les différents types de pièces théâtrales et pouvaient les exploiter dans la peinture : les farces qui sont des pièces comiques grossières, les soties qui sont des farces satiriques en costumes de sots, les moralités (petites allégories en vers) et les mystères, drames religieux qui mettent en scène des miracles[14].

Enfin le cadre architectural et spatial semble dans certaines mesures participer à l’actualisation de certaines scènes. Nous appuierons ce court développement sur l’analyse d’un panneau isolé conservé à Strasbourg : Ste Catherine et Ste Marie-Madeleine (fig. 7). Les deux figures féminines sont assises sur le sol d’une galerie dont l’architecture rappelle les constructions bâloises du XVe siècle. Il pourrait s’agir de l’ancien cloître de la cathédrale de Bâle[15]. Que l’on accepte cette interprétation ou non, il est certain que le peintre à la volonté d’insérer la scène dans un cadre typiquement bâlois. Alors que le fait de représenter des visions de saints dans une église n’est pas un modèle novateur (antécédents littéraires et picturaux)[16], Witz insiste sur l’architecture provinciale bâloise Les chapiteaux très simples et sobres surmontées de départ de voûtes polychromes (rouges) sont représentatifs de l’architecture contemporaine. Il est fort probable que ce panneau ait fait parti d’un triptyque et que les panneaux perdus complétaient le morceau architectural. Lors du concile de Bâle, des cérémonies somptueuses ont eu lieu à la cathédrale et sur la place qui la précède. L’architecture figurée ne correspond en fait à aucun lieu spécifique mais c’est une recomposition fictive, aménagée pour produire une mise en scène tout en évoquant la ville de Bâle. D’autre part la représentation d’une peinture au-dessus de l’autel placé à gauche de la galerie est une manière d’évoquer la création contemporaine. Ce panneau est d’ailleurs peu lisible aujourd’hui : il pourrait s’agir d’une Crucifixion dans laquelle le Christ est masqué par le pilier

 

 

4) Des éléments parasites

 

 

Nous poursuivons notre étude des effets de réel dans la peinture de Konrad Witz, de leur importance et significations, en abordant à présent ce que nous appellerons les éléments parasites. Il s’agit d’un ensemble de détails qui ne tiennent absolument aucun rôle dans la compréhension de l’iconographie, mais qui peuvent avoir une incidence sur l’interprétation que l’on donne de la peinture de Witz. Travailler ces questions d’effets de réel en approchant des détails, nous permettra de construire ou de développer notre réflexion autour de l’humour, de l’ironie, du jeu, dans la peinture witizienne.

 

            Le craquelé, l’effrité, le cassé, l’irrégulier, le déformé, le détruit ou même le sale, nous intéresse dans notre analyse des éléments parasites. Il s’agit d’observer et d’interpréter les effets de réels qui ancrent l’image dans une certaine quotidienneté, mais qui contribuent également à l’aspect théâtral de la peinture.

 

Un détail saisissant de l’Adoration des Mages (fig. 32), panneau qui fait partie du retable de Genève : un morceau de mur qui tombe de la fabrique architecturale (fig. 38). L’enduit qui a craquelé semble en partie dans le vide. Pourtant l’ensemble architectural n’est pas dans un état de délabrement général avancé. Seuls des détails très localisés manifestent le passage du temps sur la matière. Ces éléments sont extrêmement révélateur de la manière dont Konrad Witz considère et exploite l’effet de réel. Il parsème sa peinture de quelques détails « parasites », représentatifs d’une éventuelle pratique quotidienne du lieu. Le bâtiment est imaginaire tout comme les craquelures sur le mur sont inventées pour produire un discours sur la peinture. Les artistes du XIVe et du XVe siècle développent des fabriques architecturales qui sont très abîmées dans les Adoration des Mages. Ces bâtiments font allusion en règle générale à l’étiolement de la foi juive face à la nouvelle religion qui est révélée grâce à la naissance du Christ.

 

Mais le détail est une forme rhétorique qui permet d’exprimer une conception de l’art. Le bâtiment n’est ici pas représenté en train de tomber en ruine mais au contraire la fabrique est solidement ancrée dans le sol. Le détail de la craquelure a été peint par Witz comme une sorte de trompe l’œil à l’angle de l’édifice et c’est en fait la peinture elle-même qui s’abîme fictivement. C’est la surface picturale qui est endommagée fictivement par la représentation d’un trompe l’œil plaqué sur le motif iconographique (le bâtiment). Nous pouvons alors avancer que Witz, par l’usage de l’effet de réel, porte un regard « théorique » sur l’art et montre sa peinture en train de disparaître. Du moins il manifeste une certaine conscience de sa pratique d’artiste, plus ancrée dans la modernité que les artisans médiévaux.

En comparant le panneau de Genève avec la Naissance du Christ (fig. 39) attribuée à un peintre de l’entourage de Witz[17], nous pouvons constater que l’élément architectural est dans ce cas en très mauvais état et tombe en ruine dans sa globalité. La volonté de produire de l’effet de réel est dans ce cas du premier degré. Witz prend en compte la question de manière plus fine en introduisant les éléments cassés ou craquelés avec précision. Des ensembles architecturaux sont parfois traités dans leur ensemble avec des salissures ou des trous, mais les détails les plus signifiants et originaux sont ceux qui sont isolés dans un cadre solide, comme des parasites venus se greffer sur la représentation.

 

Nous pourrions tenir un discours assez similaire pour le panneau Sabothaï et Benaja (fig. 9 bis) dans lequel un morceau du pavement est cassé. Une simple ligne noire suffit à signifier l’élément endommagé. L’intérêt de ce détail est qu’il introduit un élément anecdotique dans une scène très épurée, mais il permet aussi de contredire l’effet perspectif recherché par les lignes des dalles du sol. Le trait en arc de cercle anguleux parasite véritablement l’ordre établi par les fuyantes. L’anecdote prend alors une importance plus grande si nous l’envisageons de cette manière. Un dernier exemple de ce type : une ligne anguleuse qui est perpendiculaire aux lignes de fuite du dallage du panneau d’Antipater devant César[18] (fig. 28). Cet élément placé au premier plan qui est très lisible par le spectateur, permet  de rompre la perspective.

 

Enfin évoquons un panneau qui n’est que rarement mentionné parmi le œuvres de références witziennes : la Rencontre à la Porte Dorée de Joachim et Anne (fig. 12)[19]. Dans l’ombre de l’ouverture de la porte massive, des toiles d’araignées sont représentées sur le mur craquelé. L’élément parasite vient ici se nicher dans un espace non primordial de la scène. Au delà des questions d’effet de réel, ce détail est une manière pour l’artiste de développer un aspect humoristique dans un épisode biblique. L’artiste s’amuse en cachant dans la partie la plus sombre de l’œuvre une iconographie peu fréquemment représentée. Le même thème traité par Enguerrand Quarton ne comprend pas ces détails étonnants qui témoignent d’une certaine liberté acquise par l’artiste et d’une volonté de montrer les événements de manière originale. Cacher les toiles d’araignées (le parasite), c’est jouer avec ce que le spectateur peut voir et ce qu’il ne distingue pas au premier regard. Le panneau qui devait certainement être présenté dans un ensemble relativement grand ne pouvait être lisible dans sa globalité. Des détails peints pas Witz étaient peut-être fait pour ne pas être vus. Les conditions de visibilité de l’œuvre n’étant pas les mêmes au XV e siècle, nous percevons aujourd’hui ce que seul le peintre connaissait. Nous nous rapprochons donc de l’intention du peintre. Mais au delà du jeu qui consiste à cacher ce que l’on ne représente pas fréquemment, une lecture symbolique du détail pourrait être menée.

 

Les toiles d’araignées qui sont cachées pourraient renvoyer à la révélation divine qui est masquée et qu’il convient de dévoiler. Le détail a donc à la fois une utilité iconographique et théologique. L’anecdotique est utilisé pour rendre lisible un phénomène irreprésentable. Le détail-parasite prend une dimension symbolique et permet de tenir un discours purement religieux. L’approche des toiles d’araignées ne peut par conséquent être unilatéral : il convient de mesurer son importance iconographique ou symbolique mais également de souligner l’aspect humoristique du détail qui en réalité ne devait pas être lisible au XVe siècle.

 

D’autre part les petites pierres situées sur le sol (fig. 40) tiennent une fonction rhétorique dans la peinture. Le regroupement de petites pierres (détail) produit un effet de réel, mais la manière dont ce détail est placé dans l’image le rend complètement artificiel. Les petits cailloux ronds sont récurrents dans la peinture contemporaine. Le chemin de la Crucifixion (fig. 1) parfois attribuée à Witz est recouvert de petits cailloux. L’élément parasite est placé d’une manière très particulière dans l’image et son rôle plastique est très important. Mais comme pour les toiles d’araignées, les cailloux ont une valeur iconographique très forte. Les petites pierres sont récurrentes dans les Crucifixions et les Tentations contemporaines à Witz. Il s’agit de mettre l’accent sur un chemin semé d’embûches et habité par le diable. Les cailloux renvoient de manière symbolique au mal et aux difficultés d’avancer dans le droit chemin.

 

A fin de ne pas normaliser des œuvres de Witz dans lesquelles nous avons repéré des « effets de réels parasites » il convient de ne pas s’arrêter à une approche purement symbolique. Les facteurs humoristiques ou de jeu sont à prendre en compte également. Le détail paraît très vraisemblable mais la manière dont il est placé dans la peinture lui confère une valeur artificielle. Pour conserver la subtilité du placement de ces détails, il est nécessaire de ne pas approcher l’œuvre simplement avec l’idée de rattacher l’image à un texte source. Une description à plusieurs « facettes » de la peinture permet d’en conserver la richesse de condensation sémantique, quasiment intraduisible en mots.

 

 

 

5) L’effet de réel : pour théâtraliser

 

 

Des motifs iconographiques sont traités d’une manière très précise pour créer une impression de réalité et permettre l’adhésion du spectateur. Le sentiment de familiarité est efficace pour que le regard de l’œuvre soit plus direct. Certains codes sont adaptés à l’acceptation de la scène par le plus grand nombre. La peinture de Konrad Witz est marquée par la volonté de mettre en scène les images. Le caractère factice des scènes est souvent provoqué par l’intrusion d’effets de réel.

 

Le court muret représenté dans la Rencontre d’Anne et Joachim à la Porte Dorée (fig. 12) est figuré d’une manière qui  laisse entendre qu’il est presque vrai. Les jointures entre les pierres sont marquées, des attaches métalliques scellent les blocs entre eux, l’arrête du mur est irrégulière…Witz condense dans un élément non signifiant pour le thème iconographique, une profusion de détails qui donne une certaine atmosphère à la scène. Ce qui est le plus marquant dans l’image que nous analysons, tient dans le fait que ce muret est surmonté dans l’image par le fond doré qui est très simple et seulement décoré par des damassés. L’attouchement plastique entre un objet à effet réel et le fond abstrait tient un rôle important pour l’iconographie. Le fond permet de clore l’espace de manière artificielle pour développer la scène dans un cadre à l’opposé de celui du St Christophe (fig. 10). Le détail que nous avons tenté d’analyser plus haut est un élément de mobilier à effet de réel qui plastiquement est aussi un repoussoir. Il permet de transiter entre la scène proprement dite et le fond qui détermine le champ de la représentation.

 

La question de l’effet de réel ne peut être dissociée de celle des éléments abstracteurs car ils participent tous deux à la définition « théorique » de l’espace pictural. Witz manifeste dans ce type de détail une certaine conscience des limites de la représentation et du caractère artificiel de la construction plastique. Les objets witziens ne correspondent pas à une représentation idéale mais à des objets uniques, particuliers, qui paraissent utilisés. L’aspect théâtralisé de la peinture de Witz est en partie dû à ces choix iconographiques. Les objets mis en scènes nous font sans cesse osciller entre réalité et fiction. L’un aidant l’autre à se mettre en place.

 

            Les effets de réel sont extrêmement importants dans la peinture de Konrad Witz car ils permettent de lire les sujets représentés d’une manière très originale par rapport aux commentaires les plus couramment émis. Les questions du rôle du paysage, de l’actualisation des scènes, de la théâtralisation puis des éléments parasites sont les domaines principaux à prendre en considération en vue d’approcher l’attrait pour la réalité de Witz. Ce n’est finalement pas tant une volonté de représenter ce qu’il voit tous les jours, mais c’est surtout le souhait de questionner la peinture elle-même en adoptant des détails producteurs d’effets de réel. Konrad Witz a compris certains enjeux de la peinture, et bien qu’étant situé à la marge des grands centres artistiques contemporains, puis éloigné des concepts théoriques modernes, il a la capacité de saisir les limites et les possibilités de la représentation picturale.



[1] FLAUBERT, 1857. p.112

 

[2] BARTHES, 1968. p. 479-484

 

[3] BARTHES, 1968. p. 480

 

[4] Robert Campin, Triptyque de l’Annonciation, dit Triptyque de Mérode, 1422, New York, The Metropolitan Museum of Art (The Clositers Collection), Cf CHATELET, 1996.

 

[5]

Par Gwilherm Perthuis - Publié dans : konradwitz
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Dimanche 12 novembre 2006

Jeu d'images relatives au panneau de Konrad Witz conservé au Musée de l'Oeuvre Notre-Dame à Strasbourg : Ste Marie-Madeleine et Ste Catherine (ca 1440)

 

Les images ci-dessous sont privées. Elles ne peuvent être utilisées sans une demande préalable à l'auteur (Gwilherm Perthuis, coordonnées en bas de page).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'oeuvre de Konrad Witz est un reliquat de retable datant des années 1440 environ. cette oeuvre est particulièrement importante pour analyser le degré d'implication de l'artiste dans son travail pictural et dans la relation entre activité artistique et commerce à l'époque.

Nous proposerons ultérieurement une analyse complète du tableau de Strasbourg en nous appuyant sur les brillantes recherches de Jean Wirth.

Notons simplement que Witz a choisi de représenter une sorte de boutique/atelier au fond de la perspective construite par le bas côté de l'église. Une relation est mise en place entre le tableau présenté dans la chapelle de l'église et bien visible au premier plan, puis le panneau sur l'étale devant la boutique. C'est la même oeuvre mais vu à deux moment différents : lors de sa vente et lors de son exposition. Konrad Witz réalise une mise en abyme de son travail, Un tableau reprsente un tableau qui est ailleurs dans le tableau. Cela révèle une conscience du travail artistique non négligeable et sur laquelle il serait bon de se pencher.

D'autre part le tableau vu deux fois est par le jeu de la persepctive comme vu en réduction à distance. Les deux saintes aux allures sculpturales du premeir plan trouve elles aussi un écho miniaturisé devant l'atelier/boutique : deux sculptures disposées comme les saintes et aux allures similaires sont posées sur la devanture de la boutique. La relation spatiale entre  la panneau et les deux sculptures et proche de celle des saintes et du tableau.On peut donc voir à l'arrière plan une sorte de maquette ou de miniaturisation de l'histoire racontée dans le tableau. L'image de Witz met en scène deux fois le même sujet / une première fois dans la partie principale de l'oeuvre (véritable sujet), et une seconde fois grâce à la représentation de recettes d'atelier et d'éléments renvoyant à l'activité artistique. La relation peinture/sculpture est par ailleurs soulignée : les personnages sont peints au premier plan avec des drapés sculpturaux, mais leur miniaturisation est une véritable sculpture.

 

Par Gwilherm Perthuis - Publié dans : konradwitz
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Dimanche 12 novembre 2006

      KONRAD WITZ : EXCENTRICITE

    ET DEVELPPEMENTS HUMORISTIQUES

  

        Que dire d’une peinture ? Comment évoquer avec le code des mots, un objet qui par nature est constitué de signes plastiques ? La langue peut-elle rendre compte de la peinture ? Comment les mots transforment-ils notre perception de l’œuvre ? Roland Barthes se demandait dans un article de la Quinzaine littéraire[1] si la peinture était un langage ?. Le rapport entre mot et peinture est très complexe. La manière de décrire une peinture induit une certaine manière de l’interpréter, certains éléments sont relégués au second plan, alors que des motifs peuvent être sur-valorisés. Le recours aux mots pour interpréter une œuvre d’art est absolument nécessaire, mais il faut être conscient des limites de la langue pour rendre compte d’une peinture. Des mots organisés dans le temps doivent permettre de saisir la peinture qui est visible dans sa globalité instantanément. L’outil qui permet d’étudier est contradictoire par rapport à l’objet des recherches en histoire de l’art.

 

Le texte de Michel Butor présenté plus haut est une manière spécifique de présenter la peinture de Konrad Witz. Sur le mode descriptif, Butor détaille la peinture, la morcelle, la hiérarchise en plaçant les éléments les uns après les autres selon une succession précise de termes, renforcée par la numérotation. Le texte ne permet pas dans ce cas de comprendre l’ensemble de la peinture par une description minutieuse de tous les éléments picturaux, mais il attire l’attention sur des faits plastiques ou figuratifs particulièrement éclairants. Des appréciations sont parfois apportées à l’aspect rigoureux de la description. Ce texte nous permet d’introduire notre travail sur Konrad Witz dans la mesure ou des questions méthodologiques sont posées en particulier pour ce qui est de la relation ou des antagonismes entre texte et image.

 

            Abordons quelques éléments généraux propre à l’œuvre de Konrad Witz avant de présenter les enjeux de notre étude, les problématiques et l’approche qui ont été sélectionnées.

 

Nous connaissons très peu d’éléments concernant la personnalité ou l’œuvre de Konrad Witz. De rares documents conservés principalement aux archives de Bâle et dépouillés en 1936 par Hans Rott[2] ne permettent pas de retracer intégralement le parcours du peintre. Des très nombreuses lacunes rendent délicate l’approche documentaire de l’artiste. Les choix méthodologiques pour aborder la peinture de Witz nous semblent nécessairement devoir correspondre à ces contraintes documentaires. Konrad Witz est originaire de la petite ville de Rottweil qui se situe au nord de Constance en Souabe (actuelle Allemagne du sud). Il serait né aux alentours de 1400 mais aucun document ne confirme une datation précise. Les auteurs qui se sont intéressés à Witz ont globalement toujours reconnu des influences nordiques qui pousseraient à envisager un apprentissage au contact des grands artistes flamands. Là encore il n’existe pas de note précise relative à la période de formation. Witz est mieux documenté lorsqu’il arrive à Bâle en 1434. Il semblerait que ce soit l’installation du Concile dans cette ville moyenne qui ait attiré Konrad. Beaucoup d’artistes affluent vers Bâle car ils savent que de très nombreuses commandes sont émises par les personnalités religieuses des quatre coins de l’Europe. Nous n’évoquerons pas toutes les mentions compilées par Rott, qui ne sont pas toutes intéressantes pour aborder la peinture elle-même, mais nous dirons simplement qu’elles concernent particulièrement des transactions financières pour l’achat et la vente de biens immobiliers, ainsi que la situation familiale de l’artiste (de manière indirecte). Witz a des enfants et une femme restée veuve pendant quelques années après qu’il eut trouvé la mort en 1444 ou 1445. Sa carrière très courte (une décennie seulement connue) semble s’être déroulée à Bâle puis à Genève à la fin. Il est probable que l’artiste ait fait un voyage en Italie avec les personnalités du Concile, mais aucun document ne légitime cette position reposant seulement sur des constats picturaux. La personnalité de l’artiste n’est pas bien connue. Witz a acquis une certaine aisance financière car il achète une maison importante sur Freistrasse à Bâle. Il dispose à Bâle d’une certaine renommée et devient citoyen de la ville en 1435. Rudolf et Margot Wittkower mentionnent l’artiste parmi des personnalités qui auraient pu avoir un comportement parfois étrange, déviant, ou excentrique (Nicolo dell’Arca par exemple)[3].

 

La démarche énumérative du texte de Michel Butor abordée plus haut permet de mettre l’accent sur des détails de la peinture de Witz. Le caractère morcelé du texte induit une manière fragmentaire d’observer les œuvres : une approche détaillée au sens ou Daniel Arasse l’entend. Il s’agit tout autant de s’intéresser aux objets secondaires de la peinture, mais aussi au traitement des parties des objets. C’est par cette approche détaillée que nous souhaitons aborder l’œuvre de Konrad Witz en isolant et en analysant les originalités iconographiques nichées dans les détails. Nos propos appliqués à la peinture witzienne seront appuyés sur l’ouvrage de référence pour ces questions d’observation détaillée de la peinture qu’est Le Détail de Daniel Arasse[4]. Cette manière de voir la peinture nous permettra d’envisager une interprétation originale des motifs « étranges » de la peinture de Witz et nous évitera de tomber dans les pièges méthodologiques liés à ce type de sujet. L’originalité iconographique sera aussi placée au centre des préoccupations grâce à l’étude du détail et son étude permettra de ne pas normaliser les œuvres d’art. La simple considération de l’iconographie générale pouvant conduire à un classement trop simple des œuvres d’art.

 

L’étude que nous proposons n’a pas pour ambition de révolutionner les travaux sur Konrad Witz car nous ne disposons pas encore des moyens théoriques et documentaires qui permettraient de développer une nouvelle thèse sur la production peinte de l’artiste bâlois. Toutefois nous souhaitons mettre en place des bases nouvelles pour permettre de développer des travaux ultérieurs. Nous le verrons dans notre présentation historiographique du sujet, la littérature relative à l’œuvre de Konrad Witz est peu développée, souvent répétitive et fondée sur des concepts souvent identiques. Pour envisager l’œuvre d’une manière originale il semble pertinent de travailler avec des outils nouveaux  sur des thèmes bien spécifiques. Nous ne reviendrons pas par conséquent sur  des éléments trop généraux déjà abordés par la littérature, mais nous nous concentrerons sur les thèmes de l’humour, l’ironie, la transgression des normes. La présentation de l’œuvre de Witz sera donc partielle et sélective en fonction des ressorts rhétoriques qui servent notre démonstration. Nous ne traitons pas le sujet avec une approche monographique mais au travers d’un prisme thématique très précis. Les œuvres sur lesquelles nous baserons notre argumentation seront donc choisies pour leur force persuasive. Les choix sont légitimes par rapport à notre démonstration mais pourraient être contestés. Le corpus sur lequel nous allons fonder nos propos sera également arbitraire et pourrait être remis en cause. Les attributions des panneaux à Konrad Witz étant dans certains cas sujet à controverses. La Crucifixion (fig. 1) du musée de Berlin, La Sainte Famille dans une église de Naples (fig. 2) ou La Piéta Frik (fig. 3) ne sont que rarement attribués à Witz mais comprennent des points communs avec la peinture attribuée du maître souabe. Nous ne nous attacherons pas à démontrer les attributions qui ne peuvent être appuyées par des documents tangibles et nous préférons reconnaître des œuvres qui sont soit de Witz ou d’un cercle proche soumis à l’influence de Witz. C’est sur ce corpus flottant, ouvert et contestable, que nous pouvons travailler en regardant la peinture pour ce qu’elle est et non seulement pour l’individu qui l’a réalisée. Des détails ou des constructions plastiques originales peuvent être interprétés avec plus de justesse en acceptant de se dégager partiellement des contraintes attributives. Néanmoins, la réalisation du catalogue raisonné de Konrad Witz est encore un chantier inachevé qu’il pourrait être intéressant de reprendre prochainement.

 

            Daniel Arasse, qui ne s’est jamais intéressé de très près à l’œuvre de Konrad Witz, a mis l’accent sur la question de l’ironie lorsqu’il mentionne les œuvres de Bâle et de Genève dans son ouvrage Le Détail[5]. Il a d’emblé proposé une lecture spécifique par le travail sur le détail et a introduit la question de l’humour pour approcher la peinture de Witz. La littérature sur la peinture  du XV e siècle a peu attaché d’importance au concept de l’humour dans l’art, et passait à côté d’un des éléments important et original de la peinture witzienne qui ne se retrouve pas dans les œuvres contemporaines du même espace géographique. Nous ferrons de cette question un des éléments principal de notre étude. Comment un artiste qui peint des sujets religieux peut-il introduire des éléments humoristiques dans ces œuvres ? Quelle liberté acquiert l’artiste au XVe siècle ? Est-ce par l’humour qu’il peut accéder à l’autonomie moderne ? Comment se manifeste plastiquement l’introduction de faits ironiques ou décalés ? Peut-on construire une grille de lecture spécifique à ces faits en peinture ? Pourquoi certains artistes au XVe siècle introduisent-ils l’humour dans la peinture alors que la facture de leurs œuvres a souvent été considérée comme archaïque ou primitive ? Ces quelques interrogations permettent d’envisager une manière d’aborder l’œuvre de Witz au travers d’un prisme spécifique.

 

            La problématique qui a guidée nos recherches et sur laquelle nous souhaitons continuer à travailler est celle de l’introduction de faits humoristiques dans la peinture de Konrad Witz. Plus précisément il s’agira de se demander dans quelle mesure le caractère excentrique de la personnalité de Witz peut avoir une incidence sur sa manière de négocier la modernité. L’artiste bâlois est situé parmi les primitifs dans les histoires de l’art générales consacrées à la fin de l’époque médiévale. Ce sont les médiévistes d’ailleurs qui ont travaillés sur Witz alors même qu’il est le contemporain d’Alberti, Brunelleschi ou Donatello. Le caractère archaïque de sa peinture et le respect des traditions sont des éléments qui ont très souvent été mis en valeur. Pourtant nous pourrions considérer que Konrad Witz approche la modernité mais d’une manière spécifique. Il ne connaît pas les aspects théoriques de la perspective albertienne, n’est pas touché par les concepts et codes qui paraissent les plus novateurs en Italie (et en particulier à Florence), mais il offre un regard moderne sur la peinture par le travail sur le détail et l’incongruité iconographique. La conscience du cadre, des limites de la peinture, de l’artificialité de l’art, de l’humour produit par l’objet sont autant d’éléments qui peuvent le faire tendre vers la modernité. Cette modernité n’est pas négociée par les codes normalisés humanistes, mais par l’intrusion de motifs et de détails emblématiques dans des scènes conservant certains « archaïsmes ». Il convient donc de ne pas hiérarchiser les œuvres par lieu de production en affirmant que les œuvres florentines sont supérieures à l’art balôis, mais il est nécessaire d’approcher chaque œuvre avec des méthodes propres aux codes spécifiques qui la définisse.

 

            Nous aborderons ces questions en présentant l’œuvre de Konrad Witz en trois temps. Tout d’abord nous ferons un point sur la littérature relative à l’artiste pour mieux comprendre la manière dont sa peinture a été traitée depuis un siècle. C’est en effet depuis le début du XXe siècle que les historiens s’intéressent à Witz. Nous tirerons partie de la présentation des éléments historiographiques pour aborder des questions méthodologiques propres à l’étude de la peinture du XVe siècle. Les lacunes relevées dans la littérature nous permettent de pénétrer le champ de l’humour en peinture. Dans un second temps notre attention sera portée sur les questions d’ironie, d’humour et de transgression des codes dans la peinture de la fin du Moyen Age et du XVe siècle. L’objet de notre développement sera de se demander si une histoire de l’humour en peinture pourrait être pertinente alors que ce thème a longtemps été réservé au domaine littéraire. Des questions de terminologie seront suivies par une approche plastique des notions en particulier dans la gravure et la peinture. Enfin nous traiterons dans la troisième partie, la plus importante, des originalités iconographiques dans la peinture de Witz en appuyant nos interprétations sur l’observation de détails. Ils seront mobilisés pour un travail sur la question des développements humoristiques. L’effet d’un détail est produit par un traitement plastique spécifique que nous tenterons d’analyser. Mais une double lecture sera privilégiée dans l’interprétation des peintures de Witz, pour ne pas normaliser la force de la peinture qui est de pouvoir condenser des sens dans une seule et même image. Nous présenterons en parallèle les aspects théologiques et les recherches plastiques qui sont parfois condensés dans un même détail. Nous conclurons notre étude par une brève présentation d’un panneau conservé au musée d’Annecy (Couronnement de la Vierge , fig. 4) et qui est à rattacher aux suiveurs de Witz. Cela nous permettra de mettre en perspective l’œuvre de Witz dans le temps.



[1] BARTHES, 1969 p.539-540

[2] ROTT, 1936, p. 20-25

[3] WITTKOWER, 1985

[4] ARASSE, 1992.

[5] ARASSE, 1992, p. 134 

Par Gwilherm Perthuis - Publié dans : konradwitz
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Mardi 17 octobre 2006

  

 

OMBRES WITZIENNES : quelques éléments d'itnerprétations (notes)

 

L’ombre est outil rhétorique pour Witz. Il l’utilise pour légitimer des situations et pour renforcer formellement une posture. La construction de l’espace qui repose dans certains tableaux sur des lignes de fuites données par le carrelage[1] est appuyée par la mise en place d’ombres projetées importantes. L’ombre produite grâce à l’écart des jambes dans Sabothaï et Benaja (fig. 9 bis), permet de renforcer l’effet produit par les lignes de fuite au sol. La position du personnage crée la profondeur. L’ombre a dans ce cas une portée plus importante que de simplement correspondre à une lumière qui vient de la droite. On retrouve un système semblable dans l’Adoration des Mages (fig. 32) avec la figure du dernier Mage. Ce motif est inversé : l’ombre projetée de la jambe coupe presque perpendiculairement les lignes de fuite du carrelage décoré de motifs géométriques. Ce type d’ombres trouve donc une justification iconographique dans la mesure où elles permettent de spatialiser la scène et de renforcer la construction artificielle de l’espace (mise en perspective). Le sol carrelé de cette peinture est remarquable car unique dans les panneaux de Konrad Witz. Les carreaux sont décorés d’animaux fantastiques qui semblent faire référence à un psaume[2]. La signification reste toutefois à déterminer. L’ombre peut jouer un rôle plastique dans l’Adoration des Mages (fig. 32). La charpente de bois qui détermine une sorte de préau devant le bâtiment, projette une ombre sur le mur blanc de la fabrique architecturale. Il ne semble pas que la figuration de l’étoile sur un morceau d’ombre soit un hasard. L’artiste a choisi d’utiliser le phénomène de l’ombre (partie noircie sur un fond blanc) pour faire ressortir l’étoile, alors qu’en lui-même le motif de l’ombre n’a pas d’intérêt iconographique spécifique.

 

 

 

-          Questions de taches

 

 

 

 

 

            L’ombre peut être une simple tâche dans laquelle nous ne reconnaissons ni forme, ni sujet. Nous avons évoqué le problème de Sabothaï et Benaja (fig. 9 bis) plus haut. Les panneaux extérieurs (vus retable fermé) du retable du Miroir du Salut comprennent de très nombreuses ombres qui se traduisent plastiquement par de grandes tâches ou surfaces sombres homogènes. L’Eglise (fig. 33), la Synagogue (fig. 34) et St Barthélemy (fig. 13)[3] tout particulièrement comprennent des ombres monumentales qui sont plaquées sur les murs. Cette manière d’occuper l’espace architecturé permet de créer une ambiance particulière presque angoissante. L’ombre/tache produit une impression d’un lieu étrange et fantomatique. Dans la Rencontre à la Porte Dorée (fig. 12), la tache sombre qui est due à l’ombre produite par l’architecture au dessus des deux personnages, prolonge cette construction d’un espace à la fois angoissant et « ludique ». Ludique tout d’abord parce que l’ombre permet de cacher et d’insérer des détails que le spectateur ne peut voir. L’artiste montre des détails mais de manière détournée, on ne les voit pas forcément lorsqu’ils sont dans l’ombre. Les espaces sombres de la peinture sont utilisés comme espaces de l’intimité du peintre. Mais l’ombre/tâche crée également une atmosphère particulière dans la peinture, que l’on ne comprend pas forcément complètement au premier regard. Witz place dans cet espace quasi monochrome des toiles d’araignées et des imperfections. La scène tirée de la Légende Dorée est ainsi insérée dans un contexte énigmatique grâce au travail spécifique sur les ombres. Le tableau est hanté par les ombres et par les toiles d’araignées qui y sont cachées. Le Maître de l’Annonciation d’Aix[4] a développé dans le Retable de l’Annonciation (fig. 19) des personnages assez proche de ceux que Witz peint quasiment à la même époque. St Jérémie (fig. 19 ter) par exemple est placé dans une niche et son ombre joue un rôle similaire à celles du maître bâlois. Witz développe l’aspect humoristique de son œuvre avec des détails de ce type, qui pourraient ne pas être évoqués pour comprendre le sujet principal de la peinture. Ils ont toutefois une portée signifiante pour comprendre la conception de l’image au début du XVe siècle. Il est difficile de saisir le contexte dans lequel Witz travaille car les documents sont très peu nombreux, mais il est possible avec un travail spécifique sur des détails de restituer certains éléments propres à l’image sur lesquels nous pouvons véritablement nous appuyer. La toile d’araignée permet également à l’artiste de mettre en place une réflexion théologique. Cette anecdote met en scène le passage de l’Ancien au Nouveau Testament, des anciennes écritures aux nouvelles. Cacher une partie de l’iconographie avec des araignées (motif très peu fréquent), c’est également rendre lisible une partie du mystère. Le mystère de la conception de la Vierge qui donnera naissance au Christ est figuré de manière indirecte ou symbolique par les araignées cachées. Le jeu entre ce qui est caché, l’étrange et le révélé est mis en scène dans des parties secondaires de la peinture tel que le coin de la Porte dorée.

 

 

 

Une tache est particulièrement importante dans une peinture de Konrad Witz, il s’agit de l’aplat sombre situé dans le coin inférieur droit du panneau de Strasbourg, Ste Marie-Madeleine et Ste Catherine (fig. 7). Cet aplat déjà mentionné dans le chapitre précédent, joue un rôle plastique primordial. L’ombre projetée est provoquée par un objet qui n’est pas présenté dans le champ pictural. Il est probable qu’une colonne ou un pilier soit à l’origine de l’ombre. Un des intérêts de ce détail iconographique est qu’il est produit par un élément hors champs (le problème de la conscience du cadre sera développé dans le dernier chapitre). L’autre intérêt du détail tient dans une question de spatialité. La tache que nous avons évoqué, s’interrompt rapidement et ne traverse par le figure de Ste Catherine. L’ombre projetée se poursuit derrière la sainte et s’achève sur un autel situé dans le bas-côté de la nef de l’église. La forte luminosité projetée sur la sainte n’est pas amoindrie par le passage de l’ombre. La conception spatiale dans la peinture de Witz reste médiévale par la manière de composer. L’artiste accumule des couches les unes sur les autres et plaque un plan sur un autre (approche médiévale de l’espace). Dans le même temps Witz cherche à travailler la perspective en faisant partir des lignes de fuites vers l’arcade au fond de la nef. Deux modes de représentation sont mêlés pour construire un espace unifié.

 

 

 

Mais l’ombre qui ne touche pas la sainte pourrait être interprété d’une manière différente. L’ombre factice est volontairement placée en diagonale pour perturber la lecture de l’image. Le fait que le personnage saint ne soit pas toucher à sans doute une valeur spirituelle. La sainteté n’est pas atteinte par l’ombre puis est abstraite de l’espace et du temps. L’ombre qui est par définition une manifestation temporelle, ne peut avoir d’incidence sur la sainte car elle est extraite hors du temps (intemporalité acquise). La lumière est divine et enveloppe les personnages saints. Ils sont d’ailleurs représentés à une échelle décalée de celle de l’architecture. Ils sont volontairement trop grands car ils ont une forte importance et sont décalés de la réalité matérielle. Ce type de représentation des saintes insérées dans des églises est récurrent au début du XV e siècle. Le Maître de Flémalle et Jan van Eyck en particulier, développent des modèles qui ont pu influencer Witz, même si ce dernier a interprété la relation des figures à l’espace d’une manière originale et personnelle.

 

 

 

-          Une ombre sans objet

 

 

 

 

 

Dans sa Brève histoire de l’ombre, Stoichita tente de jalonner l’histoire du négatif de la lumière en s’appuyant sur la dialectique de l’absence/présence. Il consacre quelques pages au traitement de l’ombre dans la peinture de Konrad Witz en prenant comme unique exemple l’Adoration des Mages[5]. Son analyse fine s’appuie sur de nombreux textes religieux. Reconnaissant l’importance de son analyse nous la prenons en compte pour avancer au-delà de ses premières remarques générales.

 

 

 

Une ombre produite par un élément extérieur au tableau est également identifiable dans la Rencontre à la Porte Dorée (fig. 12). Ce détail présenté comme dans l’œuvre précédente dans le coin inférieur droit, met en jeu des questions légèrement différentes. Il n’y a pas dans ce cas de problème de prolongement de l’ombre, mais simplement une question relative à l’objet producteur d’ombre. La scène de la Rencontre entre Anne et Joachim a été simplifiée au maximum par Witz. Il centre l’action sur le couple en reprenant des modèles trapus et sculpturaux, les détails sont évincés. Nous pourrions alors penser que l’ombre fasse allusion à un personnage évoqué dans la Légende Dorée mais non présenté dans le champs pictural déterminé par le cadre (par exemple un berger). L’ombre pourrait tenir dans la peinture un rôle déterminant : la scène est simplifié au maximum pour faciliter la compréhension, mais un signe marginal de l’image permet de comprendre qu’il y a autre chose en dehors de l’image centrée. C’est en ce sens que l’ombre aurait une valeur iconographique. La conscience théorique du cadre est difficile à affirmer mais Witz manifeste tout de même une intuition par rapport à cette question et il se sert du hors champs pour insinuer un élément iconographique non visible. Nous reviendrons en détail sur ces questions dans le dernier chapitre en interprétant d’autres objets marginaux que les ombres. L’ombre prend une force signifiante même si elle ne représente pas directement un objet que l’on connaisse. Encore une fois elle permet de dire sans affirmer, de laisser croire, de susciter l’imagination, d’impliquer le spectateur. L’originalité iconographique est un jeu et peut dans une certaine mesure prendre un caractère ironique. L’artiste ne représente pas les personnages de manière canonique mais évoque ironiquement leur présence par leur simple ombre. Ils ne méritent pas eux-mêmes de figurer dans la peinture mais leur ombre est plus importante.

 

 

 

            Au sein du même panneau, nous relevons la présence d’une autre ombre très étrange qui a semble-t-il une « portée » différente. Il s’agit de l’ombre qui est peinte sur le mur de la fabrique architecturale (porte) derrière la poutre en bois évoquée plus haut. La forme de l’ombre ne renvoie directement à aucun objet présenté dans le champ et son placement ne permet pas de conclure à une ombre d’un objet hors champ. L’artiste joue avec les ombres, les manipulent, les placent dans la peinture pour la forme qu’elles représentent et non pas pour leurs relations.

 

 

 

            Baxandall a travaillé les questions d’ombres mais plus particulièrement par rapport à des données scientifiques sur l’optique émises dès le XVIIIe siècle[6]. Les commentaires théoriques sur la question de l’ombre sont postérieurs à Witz. Mais les écrits de Léonard de Vinci par exemple peuvent permettre de mieux recevoir la peinture de Witz. L’ombre ne peut jamais être étudiée sans la lumière. Les deux éléments fonctionnent ensemble en permanence puisque l’un émane de l’autre. Baxandall distingue trois types d’ombres qu’il redéfinit avec d’autres termes : l’ombre portée, l’ombre attachée ou l’ombrage. Ces sont les trois manières de gérer la lumière et les contrastes en peinture. La première est une ombre qui se détache du sujet qui la produit, la seconde est une ombre présente sur le corps qui la produit et la troisième est un procédé qui permet de donner du relief à la figure ou à l’étoffe représentée. Witz fait un usage important de l’ombrage pour mettre en place les plis volumineux des grandes robes de Ste Marie-Madeleine et Ste Catherine (fig. 7). Léonard de Vinci va jusqu’à affirmer que l’ombre est plus forte que la lumière car elle peut amoindrir ou rendre moins intensif une source lumineuse alors que le contraire n’est pas possible. Dans son Traité de la peinture rédigé vers 1490 et qui aurait du être un traité plus vaste, Léonard consacre une partie à l’espace et à la lumière[7]. Il étudie le fonctionnement de l’œil pour déduire des considérations générales sur les ombres en peinture. Le relief qui a une forte importance pour Léonard devra être traité par un modelé qui remplace la couleur. D’autre part pour Léonard se sont les objets qui vont à l’œil et les images pénètrent dans l’œil[8].La lumière pénètre donc de manière encore plus puissante lorsqu’elle est dirigée que lorsqu’elle est diffuse. Le relief qu’elle produit est d’autant plus important. Enfin Léonard réfléchit sur les notions de formes, de déformation et de longueur des ombres. L’ensemble des ces éléments théoriques mais toujours attachés à des observations naturalistes, ont eu le mérite de créer des cadres à l’utilisation des ombres en peinture. C’est Léonard qui le premier théorise les problèmes d’ombres même si Pline les avaient abordés dans le livre de son Histoire naturelle consacré à la peinture[9].

 

 

 

Ernst Gombrich dans son ouvrage intitulé Ombres portées, leur représentation dans l’art occidental[10] évoque le principe de l’ombre manipulée qui permet de faire apparaître un objet, un personnage, un motif qui est déconnecté de la source qui produit l’ombre. Nous reprenons ce principe en l’adaptant à la personnalité spécifique de Konrad Witz. L’ombre est véritablement un motif iconographique en sois puisqu’il en dit plus que l’objet référent. Des ombres sont mêmes figurées, sans que l’on sache d’ou elles sont issues.

 

 

 

Pour clore notre développement sur l’ombre comme motif iconographique et en particulier sur la déformation de l’ombre au profit de nouveaux motifs, nous souhaitons présenter brièvement un motif de la Présentation du cardinal François de Metz (fig. 14)[11] du musée de Genève. Sous le chapeau cardinalice tendu dans le champ pictural (motif que nous étudierons ultérieurement), on note la présence d’une ombre à la forme étrange et difficilement identifiable. Comme dans le cas étudié précédemment, l’ombre ne renvoie pas directement à un détail iconographique figuré dans le panneau. Ce ne peut être ni l’ombre du chapeau, ni celle des clefs de St Pierre, ni celle d’un des anges du trône. L’ombre est volontairement placée à la marge de la représentation de manière à ne pas tenir un rôle trop important par rapport au thème principal du tableau. Cette ombre pourrait renvoyer à un des éléments présentés dans le cadre dans la mesure où l’on accepte qu’elle ait été transformée. La forme est relativement proche de celle que nous avions analysée dans la Rencontre  : un canard ou un lapin. Il n’est pas possible de dégager une interprétation unique et se serait une erreur que de tenter de le faire. La richesse du motif est justement de demeurer ambigus et ouvert. La forme peut être perçue de multiples manières. Les moyens plastiques de la peinture permettent à l’artiste de figurer une ombre et en même temps de signifier la forme d’un animal qui selon les personnes sera perçue de telle ou telle manière. Nous ne connaissons aucun document, description, ou commentaire[12] qui puisse permettre de connaître la réception de ces motifs. Il est toutefois certain que l’artiste joue avec certains détails et utilise pleinement les forces expressives de la peinture en condensant plusieurs sens dans une même forme.

 

 

 

Le caractère excentrique et original de l’œuvre de Witz que nous avons analysé dans la seconde partie de notre étude pourrait permettre d’expliquer l’intrusion de motifs étranges de ce type. L’ombre déformée pour représenter un objet quelconque a des tenants humoristiques. On sent que l’artiste fait preuve d’humour lorsqu’il insère dans une scène religieuse de nouveaux personnages qui sortent seulement des ombres. Des inventions plastiques très pertinentes démontrent également une certaine liberté acquise par l’artiste. L’ombre déformée du panneau de Bâle (fig. 52) pourrait figurer un canard très agrandi. La forme en a en tout cas l’aspect. C’est l’intention recherchée par l’historien qui verra plus dans la forme un canard, un lapin, des éléments architecturaux, des taches informes. Notre capacité de comparer la forme au réel nous permet de mettre un nom sur le motif plastique. Witz insère une forme très particulière dont l’aspect peut être interprété de différentes manières. Il insère un élément énigmatique qui par nature ne peut être interprété d’une seule et unique façon. Comme pour le cas du lapin-canard de Jastrow, c’est l’intention du spectateur qui va faire pencher vers une interprétation ou un autre d’une forme qui plastiquement est mixte. Konrad Witz donne un aspect spécifique à l’ombre pour créer un doute relatif à ce que nous voyons.

 

 

 

D’un point iconographique, les ombres aux formes étranges ne sont pas récurrentes dans la peinture avant le XVII e siècle. Une analyse générale devrait être menée pour questionner la récurrence des motifs marginaux dans la peinture. Est-ce que ces ombres transformées de nature humoristiques pourraient être considérées comme une sorte de signature ? Est-ce que Witz est le seul à les utiliser dans de la peinture religieuse conciliaire ?



[1] La perspective est fausse, on la nommera empirique. Il est fort peu probable que Witz ait connu l’ouvrage d’Alberti publié en 1435 (De pictura) et même s’il en avait entendu parlé, nous pouvons supposer qu’il aurait de toute façon maintenu certaines traditions qui ne peuvent être couplées avec la mise en œuvre d’une perspective centrale.

 

 

[2] Psaume 91, verset 13 : « Tu marcheras sur le lion et l’aspic, tu fouleras le lionceau et le dragon ».

 

 

[3] St Barthélemy est l’apôtre des Indes venu d’orient. Il porte le couteau en référence à son martyre puisqu’il fut écorché. Sa peau n’est pas présentée ce qui n’est pas étonnant dans le contexte germanique qui n’a adopté cet attribut avec beaucoup de retard.

[4] Le Maître de l’Annonciation a été rapproché de Arnoul de Cats par Albert Châtelet. Cf CHATELET, 1987.

 

 

[5] STOICHITA, 2000, p. 79-84

 

 

[6] BAXANDALL, 1999

 

 

[7] LEONARD de VINCI, 1490, p. 161-181

 

 

[8] Ibid, p. 168

 

 

[9] PLINE, Ier siècle ap. J.C.

 

 

[10] GOMBRICH, 1996

 

 

[11] François de Metz qui a acquis une grande importance pendant le Concile de Bâle fut élevé au rang de cardinal par Amédée VIII. Il est fort probable qu’il soit le commanditaire du retable de Genève. Il est représenté en donateur dans ce panneau, agenouillé devant la vierge et présenté par St Pierre.

 

 

[12] Une analyse systématique des textes contemporains ou du début du XVI e siècle pourrait permettre de mieux connaître la manière dont les œuvres ont été reçues par les fidèles et ainsi confirmer ou infirmer nos remarques.

 

 

Par Gwilherm Perthuis - Publié dans : konradwitz
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Mardi 3 octobre 2006

Une forme d'effet de réel : les éléments parasites

Il s’agit d’un ensemble de détails qui ne tiennent absolument aucun rôle dans la compréhension de l’iconographie, mais qui peuvent avoir une incidence sur l’interprétation que l’on donne de la peinture de Witz. Travailler ces questions d’effets de réel en approchant des détails, nous permettra de construire ou de développer notre réflexion autour de l’humour, de l’ironie, du jeu, dans la peinture witizienne.

 

            Le craquelé, l’effrité, le cassé, l’irrégulier, le déformé, le détruit ou même le sale, nous intéresse dans notre analyse des éléments parasites. Il s’agit d’observer et d’interpréter les effets de réels qui ancrent l’image dans une certaine quotidienneté, mais qui contribuent également à l’aspect théâtral de la peinture.

    

 

Un détail saisissant de l’Adoration des Mages, panneau qui fait partie du retable de Genève : un morceau de mur qui tombe de la fabrique architecturale. L’enduit qui a craquelé semble en partie dans le vide. Pourtant l’ensemble architectural n’est pas dans un état de délabrement général avancé. Seuls des détails très localisés manifestent le passage du temps sur la matière. Ces éléments sont extrêmement révélateur de la manière dont Konrad Witz considère et exploite l’effet de réel. Il parsème sa peinture de quelques détails « parasites », représentatifs d’une éventuelle pratique quotidienne du lieu. Le bâtiment est imaginaire tout comme les craquelures sur le mur sont inventées pour produire un discours sur la peinture. Les artistes du XIVe et du XVe siècle développent des fabriques architecturales qui sont très abîmées dans les Adoration des Mages. Ces bâtiments font allusion en règle générale à l’étiolement de la foi juive face à la nouvelle religion qui est révélée grâce à la naissance du Christ.

 

Mais le détail est une forme rhétorique qui permet d’exprimer une conception de l’art. Le bâtiment n’est ici pas représenté en train de tomber en ruine mais au contraire la fabrique est solidement ancrée dans le sol. Le détail de la craquelure a été peint par Witz comme une sorte de trompe l’œil à l’angle de l’édifice et c’est en fait la peinture elle-même qui s’abîme fictivement. C’est la surface picturale qui est endommagée fictivement par la représentation d’un trompe l’œil plaqué sur le motif iconographique (le bâtiment). Nous pouvons alors avancer que Witz, par l’usage de l’effet de réel, porte un regard « théorique » sur l’art et montre sa peinture en train de disparaître. Du moins il manifeste une certaine conscience de sa pratique d’artiste, plus ancrée dans la modernité que les artisans médiévaux.

   

 

En comparant le panneau de Genève avec la Naissance du Christ attribuée à un peintre de l’entourage de Witz[1], nous pouvons constater que l’élément architectural est dans ce cas en très mauvais état et tombe en ruine dans sa globalité. La volonté de produire de l’effet de réel est dans ce cas du premier degré. Witz prend en compte la question de manière plus fine en introduisant les éléments cassés ou craquelés avec précision. Des ensembles architecturaux sont parfois traités dans leur ensemble avec des salissures ou des trous, mais les détails les plus signifiants et originaux sont ceux qui sont isolés dans un cadre solide, comme des parasites venus se greffer sur la représentation.



[1] Entourage de Konrad Witz, Naissance du Christ, 1450, Kunstmuseum, Bâle

 

Par Gwilherm Perthuis - Publié dans : konradwitz
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Lundi 18 septembre 2006

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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